Extrait
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La sonate à Kreutzer

Éric Rohmer

1956 - 50 minutes

Fiction

Production : Les Films du Losange

synopsis

Un jeune architecte promis au succès, qui s’est consacré à son ambition sociale, décide d’épouser une jeune fille rencontrée dans une cave de Saint-Germain-des-Prés.

Éric Rohmer

Éric Rohmer, de son vrai nom Maurice Scherer, est né en 1920 à Tulle. Il fait des études de lettres classiques et devenu professeur de lettres dès 1942, entame une carrière de critique cinématographique en 1951, étant nommé rédacteur en chef de la Gazette du cinéma et des Cahiers du cinéma de 1957 à 1963.

En 1952, Éric Rohmer débute dans la réalisation avec Les petites filles modèles, qu'il ne parvient pas à terminer en raison d'une production défaillante. En 1959, il effectue un nouvel essai avec Le signe du lion, dont Claude Chabrol assure la production. Ce premier long métrage est un échec, ne bénéficiant pas de l'engouement que suscitent alors les films de la Nouvelle Vague. Ce n'est qu'en 1969 que Rohmer parvient à attirer l'attention de la critique avec Ma nuit chez Maud, avec Jean-Louis Trintignant et Françoise Fabian dans les rôles principaux. Les thèmes favoris de Rohmer apparaissent clairement définis : le sentiment amoureux, la recherche d'une femme, les retrouvailles.  

Entre temps il a réalisé plusieurs courts métrages importants et reconnus  : La sonate à Kreutzer (dans lequel il se met en scène, aux côtés de Jean-Luc Godard, Françoise Martinelli et Jean-Claude Brialy, 1956). Suivent en 1958 Véronique et son cancre et en 1960 Charlotte et son steak, où le réalisateur filme de nouveau Jean-Luc Godard. En 1964, il tourne Nadja à Paris et garde Paris comme toile de fond avec Une étudiante d'aujourd'hui (1966). En 1968il change complètement d’environnement pour filmer un autre court métrage, Fermière à Montfaucon, consacré à une agricultrice picarde, Monique Sendron.  

Au début des années 1960, le cinéaste se lance dans un projet ambitieux : sous le titre des “Contes moraux”, il réunit plusieurs films, dont La boulangère de Monceau (1962), La collectionneuse (1966) et L'amour l'après-midi (1972). Éric Rohmer veut “posséder” son œuvre à part entière : il écrit lui-même tous les scénarios, parsemant ses récits d'éléments autobiographiques. Très fidèle dans le choix de ses collaborateurs, il fait appel à de nombreuses reprises au chef opérateur Nestor Almendros, figure emblématique de la photographie de la Nouvelle Vague. Le genou de Claire (1970) est, au-delà de la subtilité du récit et du jeu impeccable de Jean-Claude Brialy, un chef-d’œuvre d'esthétisme. La griffe de Rohmer est là bien caractéristique : l'action se déroule lentement, les dialogues sont simples, les acteurs ne semblent pas être dirigés, comme s'ils improvisaient sereinement. Chaque plan est composé comme un tableau, évoquant Gauguin et les impressionnistes.  

Éric Rohmer enseigne également à la Sorbonne à partir de 1973 et écrit le roman Élisabeth, qu’il publie en 1956 sous le pseudonyme de Gilbert Cordier. Il signe aussi de nombreux ouvrages consacrés au cinéma et réalise plusieurs longs métrages pour la télévision. 

Au cours des années 1980, Rohmer tourne à nouveau des films sur le marivaudage à travers la série des “Comédies et proverbes”. Les films ,dont Pauline à la plage (1982) ou Les nuits de la pleine lune (1984); sont salués par la critique et en festival, tout comme Le rayon vert (1986) qui reçoit le Lion d’or à la Mostra de Venise.

Au début des années 1990, Rohmer entreprend un nouveau cycle de contes, chacun évoquant une saison, dont le dernier, Conte d'automne, sort en 1998. Changement total de ton en 2000 avec L'anglaise et le duc, fresque historique sur fond de Révolution française où une jeune Anglaise fidèle au Roi se bat pour ses idées. En 2003, Rohmer réalise Triple agent, histoire d'un couple russe réfugié à Paris après la Révolution bolchévique. Dernier film en date, Les amours d'Astrée et Céladon (2007), revisite le mythe pastoral d'Honoré d'Urfé, dans un cadre où règnent croyances et traditions. Le cinéaste s'éteint le 11 janvier 2010 à Paris.  

En 2020, de nombreux évènements auront été organisés en France, et notamment à Tulle, pour célébrer le centenaire de la naissance du réalisateur.  

Critique

La tentation est toujours grande, quand on se penche sur les débuts d’un cinéaste majeur, de chercher les signes annonciateurs de l’œuvre à venir. Devant La sonate à Kreutzer d’Éric Rohmer, adapté d’une nouvelle de Tolstoï (elle-même inspirée de la sonate de Beethoven), une autre perspective temporelle impacte inévitablement notre vision : la transformation, au fil des décennies, d’un film de fiction en document sur son époque. Ce qui frappe en premier lieu dans ce moyen métrage, au point de faire presque écran, c’est la présence exceptionnelle devant la caméra du réalisateur du Rayon vert, interprète ici du personnage principal. Autour de lui, apparaissent les visages de ceux qui feront la Nouvelle Vague : Jean-Luc Godard, également producteur du film, et la bande des Cahiers du cinéma filmée lors d’une courte scène dans les locaux de la revue. On s’émeut notamment de voir parmi eux un André Bazin souriant, assis à son bureau. 

Sorti en 1956 puis resté longtemps invisible, La sonate à Kreutzer semble acter, en parallèle du drame conjugal qu’il orchestre, le passage de ces jeunes Turcs de la critique à la réalisation. Il y a dans l’incarnation par Rohmer d’un architecte un lien évident avec sa conception de la mise en scène, et l’on trouve déjà dans ce film de jeunesse un personnage aux prises avec ses théories et constructions mentales. Ce nœud dramatique prend ici une dimension inhabituellement sombre, tourmentée, signe possible de l’empreinte laissée par le cinéma expressionniste sur le réalisateur encore débutant (et déjà auteur d’un essai sur Murnau). Cet héritage du muet semble d’ailleurs porté par le corps même du cinéaste, dont se dégage quelque chose d’un peu gauche, voire ridicule, et qui nourrit le caractère pathétique de cet époux trompé. Cette dimension est renforcée par le parti pris d’une voix off unique, celle du mari-narrateur (Rohmer donc, auteur jusqu’au bout), qui recouvre les dialogues et donne à la jeune épouse infidèle, interprétée par Françoise Martinelli, une présence muette troublante, à la fois charnelle et insaisissable. 

Le récit, partagé entre soirées jazzy et scènes d’une vie conjugale artificielle et désenchantée, se nourrit d’une matière presque documentaire, libre, brute et moderne dans sa forme, et directement en prise avec la jeunesse représentée de manière assez opaque. Ces images résistent de manière troublante à la partition très écrite du film, partagé entre le jazz et la musique classique. La musique est ici centrale, elle sera rarement utilisée par la suite dans l’œuvre du cinéaste (hormis quelques exceptions comme Conte d’été, construit comme une chanson), néanmoins La sonate à Kreutzer nous rappelle à quel point elle conditionne l’écriture de Rohmer, qui lui donnera une autre forme à travers les voix singulières et inoubliables de ses interprètes. 

Amélie Dubois 

Réalisation et montage : Éric Rohmer. Scénario : Éric Rohmer, d'après la nouvelle homonyme de Léon Tolstoï. Image : Jacques Rivette et Roland Sarver. Interprétation : Éric Rohmer, Françoise Martinelli, Jean-Claude Brialy et Jean-Luc Godard. Production : Compagnie Éric Rohmer.

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