Extrait
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La raison de l’autre

Foued Mansour

2009 - 26 minutes

France - Fiction

Production : C’est à voir

synopsis

Caroline, jeune conseillère du RMI, découvre par hasard que l’un des allocataires dont elle a la charge travaille au noir. Se sentant étrangement trahie, elle va tenter d’en savoir plus sur cet homme en le suivant une nuit après son travail. Se mettant de cette manière en danger, elle espère redonner un sens à son rôle de travailleuse sociale et soulager ses propres démons.

Foued Mansour

Né à Paris en 1974 de parents d’origine tunisienne, Foued Mansour développe très jeune un goût pour la lecture et pour le cinéma, écrivant déjà de courtes histoires. Après avoir commencé des études supérieures en histoire-géographie, il se tourne vers la réalisation et coréalise en 2005 La barrière des préjugés avec Luc Saint-Eloy.

Il signe en 2009 un premier court métrage en solo, La raison de l’autre, qui met en scène une travailleuse sociale confrontée à la situation précaire d’un RMiste. Le film remporte de nombreux prix, dont celui de la meilleure comédienne pour Chloé Berthier au Festival de Clermont-Ferrand 2009, et achève son beau parcours par une nomination aux César 2010 dans la catégorie du meilleur court métrage.

Foued Mansour enchaîne coup sur coup deux autres films courts remarqués : Un homme debout (2011), qui suit un homme de retour dans sa ville natale après plusieurs années d’absence, et La dernière caravane (2012), un western social filmé en noir et blanc.

Un projet de long métrage n’aboutissant pas immédiatement, il développe et mène à bien en 2018 un nouveau court métrage, Le chant d’Ahmed. Le succès du film est considérable, à travers une kyrielle de prix dans les festivals (Brive, Alès, Cracovie, Palm Springs…) et une nouvelle nomination, en 2020, au César du meilleur film de court métrage.

Le réalisateur est actuellement en phase d'écriture de son premier long métrage.

Critique

Deuxième court métrage réalisé par Foued Mansour, La raison de l’autre apparaît comme précurseur tant, à la fin des années 2000, les courts métrages dépeignant les coulisses et rouages de l’administration étaient encore rares. Très nombreux à partir d’Aïssa (Clément Tréhin-Lalanne, 2014), Le bleu blanc rouge de mes cheveux (Josza Ajembe, 2016) ou dans une période plus récente (Je serai parmi les amandiers de Marie Le Floc’h, Des gens bien de Maxime Roy, Étoile rouge de Yohan Manca, etc.), ces récits permettent à leurs auteur(e)s de poser un regard précis, sinon technique, sur des mécanismes parfois mystérieux, souvent froids et désincarnés, cruels dans leurs conséquences pour ceux qui s’y retrouvent entraînés, à savoir des individus parmi les plus vulnérables de la pyramide sociale. Les étrangers en premier lieu, donc, migrants ou sans papiers. Mais, de l’autre côté du bureau, des employés sont embarqués dans le même bateau ivre, à qui le cinéma ne s’intéresse pas si fréquemment. 

C’est le parti que prit Foued Mansour à travers ce film au titre résonant avec l’adage renoirien selon lequel tout le monde les a, ses raisons… Mais on peut aussi avoir raison de quelqu’un en exerçant la moindre influence sur son destin, fut-elle administrative et donc financière. Le postulat est donc de s’intéresser à la fois à Caroline, jeune fonctionnaire appliquée, sinon zélée, et un allocataire du RMI (“Revenu minimum d’insertion”, soit l’ancêtre du RSA), d’origine africaine : Monsieur Diawara. La jeune femme croit profondément en ce qu’elle fait. Elle y met du cœur, guidée par un certain altruisme. Quand elle s’aperçoit que cet interlocuteur mutique – presque minéral – cumule les aides de l’État qu’il reçoit à des rémunérations liées à des tâches non déclarées, un sérieux dilemme se pose à elle. Que faire : dénoncer le fautif ? Comme son supérieur hiérarchique le lui fait comprendre, le malheureux n’est pas le seul dans son cas et le crime n’est pas bien grave. C’est la force du film que de mettre chacun(e) à la place du personnage : comment réagirait-on ? La réponse est tout sauf anodine, en appelant à la réalité concrète de l’acte de “balancer”, donc à la compassion et la solidarité. “Il me fait penser à mon père”, dit à Caroline son collègue, français d’origine nord-africaine, et il est bien tentant d’entendre le réalisateur s’exprimer ainsi lui-même, qui devait approfondir sa réflexion sur ces hommes issus de l’immigration et confrontés au monde du travail avec Le chant d’Ahmed, plébiscité dans les festivals en 2019 (et nommé aux César l’année suivante). 

Son analyse, humaniste et bienveillante, trouvait dans La raison de l’autre l’interprète idéale en la personne de Chloé Berthier, voix juvénile et yeux en billes (voir quand elle découvre Diawara dans les cuisines du restaurant où elle dîne avec une collègue), qui reçut le Prix d’interprétation féminine au Festival de Clermont-Ferrand en 2009 avant de se tourner vers le doublage, où son activité est aujourd’hui impressionnante. 

Ajoutons que la période de réalisation du film était celle de la présidence Sarkozy et du fameux “travailler plus pour gagner plus”, qu’une formule un rien professorale de Caroline, au début du film, lors de son premier entretien avec Diawara, résume peu ou prou : “À un moment, il ne suffit plus de chercher, il faut trouver.” On n’insistera pas sur la persistance du discours dans la boussole libérale jusqu’à l’époque actuelle, certains n’ayant pas évolué de la même façon que la jeune femme face à la réalité du terrain, pourtant si souvent prise à témoin. Elle, au moins, aura changé son regard à la faveur de l’épisode, intimement marquée, comme dans tous les bons romans d’initiation. 

Christophe Chauville 

­Réalisation et scénario : Foued Mansour. Image : Laurent Barès. Montage : Laurent Leveneur. Son : Xavier Piroelle, Laurent Leveneur et Mathieu Gauriat. Interprétation : Chloé Berthier, Acourou Gory, Aïda Daghari, Marc Brunet, Laurent Maurel et Séverine Poupin-Vêque. Production : C'est à voir.

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