Extrait
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La marche de Paris à Brest

Vincent Le Port

2021 - 6 minutes

France - Documentaire

Production : Stank

synopsis

En 1927, le cinéaste Oskar Fischinger parcourut pendant trois semaines les routes secondaires entre Munich et Berlin, filmant image par image les gens qu’il rencontrait sur le chemin et les lieux qu’il traversait. En 2020, j’ai reproduit ce geste au cours d’une marche d’un mois entre Paris et Brest.

Vincent Le Port

Né en 1986 en Bretagne, Vincent Le Port a étudié à la Fémis, en section “réalisation”, dont il est sorti diplômé en 2010. En 2009, son court métrage Finis terrae aura été présenté, entre autres, au Festival Cine Jove de Valence, en Espagne, au Festival du film étudiant de Tel Aviv et au Festival d’Amiens.

En 2012, Vincent Le Port est, avec Roy Arida, Pierre-Emmanuel Urcun et Louis Tardivier, le fondateur de la société Stank, un collectif d’auteurs-réalisateurs basé à Brest. Il signe sous cet étendard plusieurs films, s’intéressant tant à la fiction qu’au documentaire et à l’expérimental.

Le gouffre lui vaut de nombreuses récompenses en 2016, notamment le Prix Jean-Vigo du court métrage, le Prix du public du Festival de Brive et une Mention spéciale du jury, ainsi que le Prix de la presse Télérama au Festival de Clermont-Ferrand. La même année, son long métrage Dieu et le raté, un docu-fiction, est montré au Festival Les inattendus à Lyon.

Son long métrage de fiction Bruno Reidal, confession d'un meurtrier, inspiré d'une histoire vraie, est présenté en compétition au Festival de Cannes 2021, dans le cadre la Semaine de la critique. Le film, co-produit par Stank et Capricci, sort en salles au printemps 2022.

À l'automne 2020, Vincent Le Port a aussi réalisé un court métrage expérimental, intitulé La marche de Paris à Brest et filmé à l'aide d'une caméra Super 8. 

 

Critique

Comme de plus en plus de cinéastes passés au format long, Vincent Le Port n’abandonne pas le court. Il a même mis à profit le temps d’attente collectif du premier confinement pour peaufiner cette courte échappée belle, tournée entre les deux périodes d’enfermement hexagonal. Un périple pédestro-cinématographique dont ressort une vaste bouffée d’air frais. 

Cette marche en avant n’en est que plus forte, aussi, dans son geste-manifeste, qu’elle avance coûte que coûte, d’un point à un autre du territoire et à son propre rythme. Le réalisateur a le goût du risque, du précipice, de l’équilibre ténu entre l’assurance et le vide, quel qu’il soit, comme dans son bien-nommé moyen métrage sacré Prix Jean-Vigo en 2016 : Le gouffre. Comme pour ce dernier, le noir et blanc règne, et le Finistère Nord est le but du voyage, dans tous les sens du terme. 

Le film embarque et ne lâche plus pendant ses six minutes de pérégrinations. L’itinéraire géographique entre les deux villes se mue en effet instantanément en une ritournelle, dont l’esprit ne ressort qu’une fois le dernier plan arrivé. L’immersion captivante naît de cet enchaînement incessant d’innombrables images fixes et muettes, en format carré et à la projection accélérée. Au son de la mélodie entêtante du groupe Mind Over Mirrors, intitulée Restore & Slip, les sens vibrent aussi comme dans une ronde aux accents celtes. Alors que le parcours du tournage a été lent et réparti sur un mois, entre le 7 octobre et le 5 novembre 2020, c’est bien la vitesse qui marque ici. Le tourbillon, même. Le foisonnement de visages, de villages, de paysages, et d’un bestiaire ultra riche. L’aperçu d’un instantané vibrant d’un pan du monde jaillit du montage final. 

Ce projet unique, singulier et réjouissant touche enfin dans son geste de rendre hommage à un aîné méconnu et disparu, le réalisateur allemand Oskar Fischinger, et à son München-Berlin Wanderung, trésor muet de trois minutes datant de 1927, et créant lui aussi un film d’un trajet entre deux cités. Près d’un siècle sépare le duo de cinéastes, et la magie de raccourcir le temps entre eux opère, pour les réunir dans une visée fraternelle. Vincent Le Port brille par sa déréalisation du réalisme pur. C’est bien un effet poétique qui naît de son œuvre, filmée juste après son premier long métrage, le portrait aussi fascinant que radical Bruno Reidal, confession d’un meurtrier. L’expérience vécue devant La marche de Paris à Brest est aussi fluide qu’accidentée, aussi douce que fragmentée, de la traversée parisienne de la Seine à l’Océan Atlantique. Quand la projection s’arrête, l’esprit est libéré et apaisé, après une course folle, mais généreuse dans son regard sur l’humanité. 

Olivier Pélisson 

­Réalisation, scénario, image et montage : Vincent Le Port. Musique : Mind Over Mirrors. Production : Stank.