Extrait

La demoiselle et le violoncelliste

J-16

Jean-François Laguionie

1964 - 9 minutes

Animation

Production : Les Films Paul Grimault et Le Service de la Recherche de l’ORTF

synopsis

Au bord de la mer, un musicien déchaîne sans le vouloir une tempête qui emporte une jeune pêcheuse de crevettes...

Jean-François Laguionie

Jean-François Laguionie est l’un des plus grands noms du cinéma d’animation en France et sa réputation a largement dépassé nos frontières. Né à Besançon en 1939, il s’est passionné dès l’enfance pour le dessin. Ayant rencontré Paul Grimault, il réalise plusieurs courts métrages à partir du milieu des années 1960 et reçoit la Palme d’or du court métrage au Festival de Cannes 1978 avec La traversée de l’Atlantique à la rame. Le César du meilleur court métrage d’animation suit l’année suivante. Fort de ce succès, Laguionie fonde à Saint-Laurent-le-Minier, dans le Gard, son propre studio : La Fabrique. Auteur de plusieurs romans, il en adapte certains à l’écran, signant enfin, en 1984, un premier long métrage : Gwen, le livre de sable. Suivront Le château des singes, en 1999, puis L’île de Black Mór, en 2003. Laguionie œuvre également pour la télévision, mais il y alterne les fonctions d’animateur, de directeur artistique, de producteur ou de chef-décorateur. En 2011, son chef-d’œuvre, Le tableau, combine l’animation de peintures à l’huile avec un mélange de 2D et de prises de vues réelles. Le film obtient une nomination au César du film d’animation. Il s’attèle alors à un nouveau projet, Louise en hiver, avec le soutien de la Région Bretagne, où il a désormais élu domicile. Le film arrive dans les salles françaises en novembre 2016. L'année 2019 l'aura vu tout particulièrement mis à l'honneur, avec la sortie du long métrage Le voyage du prince, coréalisé par Xavier Picard, après que sept de ses courts métrages aient été distribués en salles par L'Agence du court métrage, dans des versions restaurées, au sein d’un programme intitulé Les mondes imaginaires de Jean-François Laguionie.

Critique

Il y a au moins trois raisons de voir ou de revoir La demoiselle et le violoncelliste de Jean-François Laguionie. La première est toute simple. C’est le premier film de Laguionie. Aujourd’hui, ce dernier ne dessine pas, ou plus vraiment, ou plus entièrement, ses films. Aucun jugement négatif, mais rappelons qu’avec cette première œuvre réalisée dans les studios de Paul Grimault, en véritable artisan, Laguionie conçoit de A à Z cette animation. La demoiselle et le violoncelliste peut donc se voir comme la première ébauche d’un ton et d’un style graphique, un style qui trouvera son apogée dans le court métrage La traversée de l’Atlantique à la rame (Palme d’or au Festival de Cannes 1978). D’ailleurs, à bien des égards, on pourrait considérer La traversée de l’Atlantique à la rame comme un remake de La demoiselle et le violoncelliste. Qu’entend-on par ébauche du style graphique de Laguionie ? Ce sont, notamment, ces décors peints sur lesquels se meuvent les personnages silhouettes au charme suranné, décalé, sortes de cartes postales d’antan. Et puis, c’est également un trait (rond) qui privilégie l’évocation sur le détail, la description sur l’action. En 1965, Laguionie se démarque doublement des codes du cinéma d’animation. Il pratique un art à des années lumières des animations Disney, un art opposé à la surenchère technique ou au caractère esthétisant de l’époque. Ses choix, tant graphiques qu’esthétiques, le rapprochent tout autant de la peinture contemporaine que du théâtre d’ombres et de lumières que fut le cinéma à ses débuts.

Deuxième raison : La demoiselle et le violoncelliste est un diamant, un objet secret/sacré, “Rosebud” dont les multiples facettes concentrent les motifs chers au réalisateur poète et humaniste, thèmes qui irrigueront par la suite ses films. N’en jetez plus : tout Laguionie se trouve là… L’histoire minimaliste nous engage aux côtés d’un couple dont le “voyage” se fait métaphore de la vie. En huit minutes, c’est une prouesse !

Troisième raison : La demoiselle et le violoncelliste est un film-poème, lyrique, aquatique, mélancolique et mystérieux. Le décor principal, la mer, se répète et se confond avec les falaises, les montagnes. Il y a quelque chose de proustien et d’enfantin dans les décors gouachés de Laguionie. La mer se révèle à la fois horizon et frontière. En tant qu’horizon elle est une promesse d’aventures. Et on sait combien le cinéaste s’est nourri de ce genre de récits. Néanmoins, ici, sur le plan dramatique, aventurier, comme sur le plan graphique, La demoiselle et le violoncelliste refuse (comme on l’a dit plus haut) tout effet de manche. L’espace marin se conjugue plus sur un mode vertical qu’horizontal. C’est un gouffre plus qu’une surface. Très vite, les personnages disparaissent sous l’eau. Sont-ils morts ? Sans aucun doute. Ils poursuivent néanmoins leur cheminement jusqu’à un rivage où ils feront surface face à des plagistes ébahis. Femmes, hommes, enfants, tous ont ce petit quelque chose d’angoissant comme s’ils portaient des masques. Visages souriants, grimaçants, menaçants comme s’ils étaient déjà morts. À se demander, s’il ne faisait pas meilleur sous l’eau, derrière le miroir…

Donald James

Réalisation, scénario et image : Jean-François Laguionie. Musique originale : Édouard Lalo. Production : Les Films Paul Grimault et Le Service de la Recherche de l’ORTF.

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