Extrait
Partager sur facebook Partager sur twitter

Gusla ou les malins

Adrienne Nowak

2016 - 8 minutes

Pologne, France

Production : Ikki Films

synopsis

Adrienne retourne voir sa grand-mère dans sa Pologne natale pour interroger sa famille sur le communisme. Elle découvrira que les fantômes de cette période ne sont pas les seuls à hanter l’imaginaire polonais, mais que des moyens inattendus et ancestraux ne manquent pas pour y faire face.

Adrienne Nowak

Née à Varsovie, en Pologne, en 1985, Adrienne Nowak est arrivée à Paris en 2003 et a intégré l'École nationale supérieure des Arts décoratifs (Ensad) en 2011.

Depuis, elle a travaillé sur différents projets entre animation et vidéo. En 2016, elle a réalisé son premier court métrage, produit par Ikki Films : Gusla ou les malins.

Elle a continué ensuite d'explorer le documentaire animé en web série avec L'amour a ses réseaux, en collaboration avec Cécile Rousset et Romain Blanc-Tailleur, ainsi que Chacun pour soi et Dieu pour tous.tes, avec Angèle Chiodo.

Critique

Gusla ou les malins est l’histoire d’un retour : une jeune femme d’une vingtaine d’années demande à sa grand-mère polonaise de rendre visite à un oncle et à une tante qu’elle n’a jamais vus. On comprend assez vite que l’objet de la visite ne s’en tient pas aux simples retrouvailles : Adrienne veut tout savoir du passé communiste de ses hôtes. Aussi le retour géographique de la jeune femme doit-il mener à un autre type de retour : celui des souvenirs enfouis et des formes d’évocation qui leur sont attachées. Placé sous le signe de la bi-culturalité, l’œuvre d’Adrienne Nowak puise dans les racines polonaises tout en développant un film d’animation de tradition plus française. Mais ce film est surtout porté par une double ambition : celle d’aller sur les traces d’un passé polonais et celle d’embrasser une histoire qui est inconnue à l’artiste. Ainsi, la démarche n’a rien de pédagogique, ni de fini : elle s’en tient puissamment à montrer une difficile remontée du souvenir. C’est donc une enquête journalistique très personnelle, en termes de choix thématiques comme stylistiques que nous propose ici la cinéaste. 

La Pologne, parmi d’autres pays centre-européens, est un contexte de blessures. De blessures visibles, et d’autres qui le sont moins. En décembre 1981, le général Jaruzelski y impose la loi martiale ; les Polonais vivront dès lors une décennie de subsistance, luttant quotidiennement contre un État devenu défaillant. Ce passé n’est pourtant jamais représenté, le film préférant figurer les failles de biais, à travers une série d’hallucinations. La cinéaste montre par ce procédé comment fonctionne la mémoire traumatique : croisant l’ensemble des éléments d’un imaginaire défait, reconstitué dans son aspect trouble, où les attaques d’un coq s’entremêlent au souvenir des boucheries aux étagères vides ou avec la figure de Lénine. C’est de la réminiscence perturbante de l’histoire communiste dont il est question, détruisant les limites prétendument fixées entre passé et présent, cauchemar et réalité. Comme dans Valse avec Bachir d’Ari Folman (2008), qui demeure un modèle dans le genre du documentaire animé, Adrienne Nowak utilise le dessin dans ce qu’il a de plastique, capable de figurer un paysage intérieur à la fois individuel et collectif en prise avec les traumatismes les plus brûlants. 

Si l’exorcisme des démons du passé ne demeure qu’une perspective, le film appelle à une prise de conscience. Le spectre des réflexions que provoque la vision de Gusła ou les malins est si large que tout spectateur peut y être sensible. Le travail de mémoire dont il est porteur s’avère aussi inattendu que bienvenu. L’enquête prétendument journalistique se mue en une enquête personnelle de la cinéaste elle-même, sur les traces du passé communiste autant que d’une histoire familiale. Or, cette démarche semi-autobiographique n’est pas sans rappeler celle développée dans La sole, entre l’eau et le sable (2012) par Angèle Chiodo (cette dernière étant d’ailleurs sa complice pour la série Chacun pour soi et Dieu pour tou·te·s). Mais là où Chiodo optait pour la forme du portrait, Nowak préfère la forme de l’enquête. Et elle dépeint, au fond, un tableau intime en fusion, tantôt délicat tantôt rugueux, tantôt agréable tantôt irritant. Toutefois, son aspect brouillon ne laisse pas l’impression d’un manque de conscience artistique. Bien au contraire, on se trouve face à une œuvre volontairement inachevée, remplie de ces béances significatives dont est fait tout travail de mémoire. 

Mathieu Lericq 

Réalisation et scénario : Adrienne Nowak. Image : Éric Mauger. Montage : Nazim Meslem. Son : Florent Castellani et Niels Barletta. Musique originale : Pierre Oberkampf. Animation : Adrienne Nowak, Sandra Rivaud, Émilie Pigeard et Florent Morin. Production : Ikki Films.

À retrouver dans

Sélections du moment