Extrait
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Et il devint montagne

Sarah Leonor

2016 - 30 minutes

France - Fiction

Production : Les Films Hatari

synopsis

Lucien, 40 ans passés, décide de tout quitter pour s’installer dans les bois. Au plus profond d’une vaste forêt de montagne, la solitude le réconcilie peu à peu avec la vie, le renforce. Un jour, Laura, une amie, débarque et tente de le faire revenir à son ancienne vie.

Sarah Leonor

Née à Strasbourg en 1970, Sarah Leonor grandit à Mulhouse, où elle pratique d’abord la photographie en autodidacte.

Après des études en histoire de l’art, elle s’installe à Paris, où elle obtient une maîtrise d’études cinématographiques à l’université Paris 7.

Sarah Leonor voyage beaucoup et notamment en Europe : elle découvre Naples et signe ses premiers courts métrages, Napoli 90’ (1995) et Les limbes (1998).

Elle rencontre Michel Klein, avec lequel elle va tourner L’arpenteur en Arménie en 2001. Le film remporte le Prix Jean-Vigo du court métrage en 2022 et la collaboration du duo se poursuit au sein des Films Hatari, société qui produit deux autres de ses films courts, Le lac et la rivière (2002) et La goutte d’or (2003), réalisés sous le nom de Sarah Petit, ainsi que son premier long métrage, avec Guillaume Depardieu et Florence Loiret, en 2009 : Au voleur.

Le grand homme, son deuxième long, sort en salles en 2014. Jérémie Renier en tient le rôle principal.

En 2016, elle revient au format court avec Et il devint montagne, interprété par Laetitia Dosch et Frank Beauvais. 

 

Critique

Retranché dans la forêt des Vosges alsaciennes, Lucien dort aux quatre vents, récupère de l’eau chez un voisin, cueille à manger où il peut. Le film s’ouvre sur le mode de vie ralenti et contemplatif de cet homme des bois taciturne, dont on n’apprendra que plus tard qu’il s’est récemment retiré de la vie parisienne qui lui est devenue impossible. Après son deuxième long métrage, Le grand homme (2014), Sarah Leonor fait avec Et il devint montagne (sélectionné aux Rencontres du moyen métrage de Brive en 2016) le portrait intime de la région où elle a grandi et aime séjourner, tourné vite, comme des vacances entre amis, avec une équipe légère de proches, au centre desquels le cinéaste et conseiller musical Frank Beauvais, qui interprète le rôle principal.

Dans le quotidien de cet ermite choisi se redéfinit l’utilité de toutes choses, matérielles ou non. Avoir un toit, des amis, un emploi sont devenus superflus à celui qui occupe son temps à assurer sa survie. Debout devant son campement, son paquetage sur le dos, Lucien inspire fort : c’est la belle idée du film que de mettre en scène la dépression comme un état primitif où maintenir son corps en vie et en guetter les signes de fonctionnement serait le premier et l’unique souci, de privilégier le morcellement du détail sur la vision d’ensemble, le prosaïque sur le métaphysique. Tout sonne concret dans les propos que Lucien échange avec son voisin fermier ou son amie Laura venue en éclaireuse le chercher au nom de tout leur groupe de proches. On pourrait pourtant aussi bien tout entendre au sens figuré. En incarnant l’amie fidèle, double fictionnel de la cinéaste, l’actrice Laetitia Dosch apporte à ce contexte minimaliste le souvenir de ses rôles passés. Elle convoque ainsi dans la forêt vosgienne un cinéma plus narratif, davantage pris dans le mouvement du monde moderne.

Pour Lucien, aller au cinéma” consiste à s’installer dans un observatoire pour guetter les oiseaux au coucher du soleil. Le seul spectacle valable serait celui du temps qui passe, du changement quasi imperceptible de la nature. En faisant le portrait de son ami, Sarah Leonor réalise aussi le versant fictionnel de Ne croyez surtout pas que je hurle (2019), alors en cours de réalisation. Lucien, le personnage de fiction fonctionne à l’envers de son modèle et interprète, le cinéaste Frank Beauvais qui a constitué son journal de dépression pris dans la confrontation entre une confession au rythme vif et ininterrompu et de l’orgie de centaines de plans prélevés dans les films visionnés lors de quelques mois de retrait du monde et de repli intérieur.

Face B de l’essai autobiographique de Frank Beauvais, le film de Sarah Leonor use d’un titre deleuzien pour pointer la trajectoire de son personnage vers un tapissement progressif dans son décor naturel. Et il devint montagne est un film termite, pour reprendre l’expression de Many Farber. Ce qu’écrivait le critique américain au sujet de ce concept de son invention s’applique en tous points : Ver solitaire, mousse ou champignon, cet art a la particularité de progresser en s’attaquant à ses propres contraintes, pour ne laisser d’ordinaire sur son passage que des signes d’activité dévorante, industrieuse et désordonnée”.

Raphaëlle Pireyre

­Réalisation, scénario et montage : Sarah Leonor. Image : Laurent Desmet. Son : Philippe Grivel. Interprétation : Frank Beauvais, Laetitia Dosch et Jean-Louis Sheidecker. Production : Les Films Hatari.

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