Extrait

Entre les lignes

Frédéric Farrucci

2018 - 19 minutes

Fiction

Production : Local films

synopsis

Fin de l’été. Cinq petits voleurs arpentent la ville. Parmi eux, Stefan tente d’apprendre à lire le français.

Frédéric Farrucci

Originaire d’Ajaccio, Frédéric Farrucci est scénariste et réalisateur. Il a fréquenté l’atelier scénario de la Fémis en 2009, après un passage par la New York Film Academy. Directeur de production sur plusieurs projets développés par Local Films au milieu des années 2000 (Ce qui nous lie de Franck Thoraval, Le marin acéphale de Lorenzo Recio), il signait un premier court métrage, L’offre et la demande, en 2007. Il recevait ainsi le Prix du public au Festival Zinebi de Bilbao, en Espagne, et se consacrait en 2008 à une série documentaire en 6 volets : La vie filmée des Corses. Il se lançait alors dans un nouveau projet de film court, Suis-je le gardien de mon frère ? (2012), coécrit avec le romancier Jérôme Ferrari et produit par La Voie lactée. Il enchaînait avec un film se déroulant dans le monde du sport automobile, Sisu (2015), juste après avoir cofondé une société de production réunissant un collectif de réalisateurs, baptisée Stanley White. Entre les lignes, réalisé en 2018, a été nommé au César du meilleur film de court métrage 2020, juste avant la sortie prévue de son premier long métrage, La nuit venue, finalement décalée à l’été suivant pour cause de crise sanitaire liée au Covid-19.

Critique

Un groupe d’enfants serpente le long de la voie ferrée. Ce n’est pas le sentier, visiblement dangereux et escarpé, pour se rendre à l’école, mais plutôt un chemin vers une journée se déroulant entre errance et chapardages.

Dans Entre les lignes, Frédéric Farrucci mène une incursion réaliste – sans fard, ni misérabilisme – dans le quotidien des enfants roms. Avec une caméra à l’épaule aussi énergique que la petite troupe marginale, le réalisateur est prompt à montrer la périphérie, à filmer ce qui demeure dissimulé. C’est aussi dans ce qui est à côté que peut surgir une poésie impromptue, comme cet instant où Stefan, mutique, est happé par un chant dans un passage couvert et reculé tandis que ses comparses s’adonnent à quelques méfaits. Le court métrage, présélectionné aux derniers César, cherche son équilibre entre une photographie solaire et la représentation du milieu du petit banditisme. Entre les lignes s’inscrit d’ailleurs dans le sillage de La nuit venue –“sensible” premier long métrage de Farrucci –, celui des invisibles, des corps mis à l’écart et en bordure du monde. Dans ce milieu où l’enfance est livrée à elle-même – à l’instar de L’enfance nue de Maurice Pialat – les jeunes tentent de transformer la dureté des jours en jeu (détrousser, courir, valser). Il faudrait redéfinir l’espace autrement (sachant qu’ils sont constamment rejetés ou en décalage avec celui-ci). Ils ne maîtrisent pas les codes sociaux, leur seul rapport avec le monde étant biaisé.

En prologue, un carton annonce au spectateur la volonté de le priver de sous-titres pour l’interroger. Naît alors un sentiment d’exclusion et d’incompréhension comme un miroir renvoyé vers nous. Le film parle d’immigration et du sentiment de bannissement par la société (ils sont regardés d’un mauvais œil par les badauds ou tout simplement chassés). Cette absence de traduction, c’est aussi le nœud dramatique de l’entreprise. Le petit Stefan tente de déchiffrer les lettres, démêler les mots et les phrases de la langue française. Dans un commissariat où ils sont détenus après une longue course, l’enfant devine l’inscription sur une affiche : “Opération tranquillité vacances”, la scène est ironique tant leur quotidien annihile toute “tranquillité”, mais c’est ce vers quoi tend pourtant le jeune garçon : une accalmie, bien que constamment remise en cause par un récit bousculé. Vouloir apprendre le français serait un premier pas, une ouverture vers les possibles et les nouveaux récits.

Fin de la journée mouvementée, retour à la maison, il faut traverser les non-lieux : la bordure d’une autoroute ; sous un pont sombre ; un terrain vague, c’est-à-dire des environnements composés d’interférences en tout genre. Un semblant de tendresse éclot avec une mère qu’on n’attendait plus. La nuit s’apprête à les recouvrir, il faudra inlassablement recommencer les mêmes stratagèmes le lendemain.

William Le Personnic

Réalisation : Frédéric Farrucci. Scénario : Frédéric Farrucci et Nicolas Journet. Image : Antoine Parouty. Montage : Avril Besson. Son : Hugo Deguillard, Grégoire Chauvot, Gilles Benardeau et Marie Maziere.  Musique originale : Maxime Mary. Interprétation : Avra et Jennifer Ion, Trayko Atanasov, Béatrice et Lazar Serban. Production : Local films. 

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