Extrait
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È pericoloso sporgersi

Jaco Van Dormael

1985 - 14 minutes

Belgique - Fiction

Production : Iblis Films

synopsis

Les avenirs possibles du fils d’un chef de gare : l’éloge de la folie pure. Il a 6 ans et il court derrière un train. S’il arrive à le rattraper, il se fera assassiner à 50 ans. S’il ne court pas assez vite, il tombera de la fenêtre d’un hôpital à 60. Une imagerie baroque de l’inconscient.

Jaco Van Dormael

Jaco Van Dormael est né le 9 février 1957 à Ixelles. Ancien metteur en scène de théâtre pour enfants, ex-clown dont il a gardé le surnom “Jaco“, diplômé en réalisation de l'Insas à Bruxelles en 1980, Jaco Van Dormael a été révélateur d'un renouveau du cinéma français de Belgique. Ses courts métrages lui valent de nombreux grands prix internationaux. 

Il réalise son premier court métrage en 1980 : Maedeli-la-Brèche

En 1984, il réalise È pericoloso sporgersi, film pour lequel il reçoit le Grand prix international au Festival de Clermont-Ferrand en 1985. Il réalise aussi deux documentaires vidéo, Les voisins en 1981 et Sortie de secours en 1983. Son premier long métrage, Toto le Héros (1991), le consacre immédiatement : Caméra d'or et Prix du public au Festival de Cannes en 1991, Félix 1991 de la meilleure première œuvre, du meilleur acteur et du meilleur scénario, César du meilleur film étranger en 1992. Pour son deuxième long métrage, Le huitième jour, Daniel Auteuil et Pascal Duquenne reçoivent le Prix d'interprétation au Festival de Cannes en 1996.

En 2009, Jaco Van Dormael réalise son troisième long métrage, Mr. Nobody, avec Jared Leto, Sarah Polley et Diane Kruger. 

Son dernier film en date, Le tout nouveau Testament (2015), avec Benoît Poelvoorde dans le rôle de Dieu, a obtenu de nombreuses récompenses, dont une nomination aux Golden Globes.

Jaco Van Dormael réinvente également les codes du théâtre, en collaboration avec la chorégraphe Michèle Anne de Mey (Kiss & CryCold Blood et Amor), de l’opéra (Stradella de César Franck, Don Giovanni, La Sonnambula), ou de la bande dessinée.

 

Critique

Il est dangereux de se pencher au dehors, quel que soit ton train de vie”.

Dans sa chanson È pericoloso sporgersi, Claude Nougaro semblait donner, en 1978, une piste de réflexion à Jaco Van Dormael pour écrire et réaliser ce film éponyme quelques années plus tard, et qui obtiendra le Grand prix du Festival International du court métrage de Clermont-Ferrand en 1985.

Œuvre courte mais foisonnante, il s’avère complexe de la résumer autrement que par la mise en scène des avenirs possibles du fils d’un chef de gare. Oscillant sans cesse entre réalité, rêve ou cauchemar, prémonition et folie, È pericoloso sporgersi révéla un auteur, et ses tourments les plus intimes.

Sur une base narrative qui promet d’être fantastique, Jaco Van Dormael construit un film en apparence chaotique, mais aux déraillements contrôlés : le réalisateur belge y entremêle ses sujets de prédilection – qu’il développera dans ses longs métrages, de Toto le héros au Nouveau testament, en passant par Mr Nobody – que sont l’enfance, la folie, la mort et, de façon plus générale, la destinée des êtres. Car pour Jaco, tous les trains ne semblent pas mener à Rome. Pour filer la métaphore ferroviaire, le montage enchaîne les séquences à un train d’enfer, Van Dormael orchestrant les images et les sons comme Nougaro scandait les mots – on pense forcément à Locomotive d’or – ou Akira Kurosawa et son Dodes'kaden (1970), dont le titre seul est une promesse rythmique (1).

Les enchaînements sont rapides, inventifs et font sens à chaque plan. L’expression de la folie suinte dès l’entame du film par des procédés aussi simples qu’efficaces : les répétitions sonores et visuelles – un verre d’eau qui vibre sur la fenêtre, une masse qui cogne sur un pieu métallique, des chœurs emphatiques, une montre, un réveil, un stylo qui tape sur une chevalière et qui produit le même son que la masse sur le pieu précédent – des visages grimaçants filmés en gros plan et vision subjective, ou la voix off enfantine, admirablement interprétée, qui assure seule les rôles du narrateur, de l’enfant, des parents ou du médecin…

La perte de repères du spectateur dans cette boucle infernale est immédiate et inévitable, le réalisateur jouant avec les échelles du temps et de l’espace : le train est alternativement une maquette ou réel, la maison finit écrasée par une chaussure monstrueuse, la course de l’enfant derrière le train se juxtapose à celle de l’adulte qui se jette par la fenêtre de l’hôpital psychiatrique, sans oublier cette voix de l’enfant prêtée aux personnages adultes. Le trouble généré par cette spirale s’accompagne d’un savant mélange des genres, le drame et l’humour s’y côtoient et s’entrechoquent sans transitions, la fable et le fantastique y ajoutent un degré de lecture supplémentaire.

L’imbrication de deux mondes, celui de l’enfance et celui des adultes, crée une troisième dimension, folle, dans laquelle les personnages semblent pouvoir se déplacer et agir à volonté. Ce modèle de narration à tiroirs temporels, remplis de détails anodins du quotidien, et qui s’appuie sur toute une imagerie soigneusement choisie – le réveil, la montre, les jouets, le train, la gare – inspira sans doute le jeune Jean-Pierre Jeunet qui, dès Foutaises en 1989, en fera sa marque de fabrique.

È pericoloso sporgersi est un classique du cinéma car les thèmes qu’il aborde sont universels et intemporels. Narration, réalisation et montage, sont résolument modernes. Et sa plastique, son univers, sa folie, convoquent en chacun de nous des souvenirs de cinéma, mais aussi parfois de nos propres terreurs enfantines.

Fabrice Marquat

1. Le titre, Dodes’kaden, correspond à une onomatopée que les enfants japonais utilisent pour imiter le bruit du train sur les rails.

Réalisation et scénario : Jaco Van Dormael. Image : Walther Van Den Ende. Montage : Christiane Lorenzi et Susana Rossberg. Son : Dominique Warnier. Musique originale : Egisto Macchi. Interprétation : Dirk Pauwels, Joëlle Waterkeyn et Mathieu Chemin. Production : Iblis Films.

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