Extrait
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Dustin

Naïla Guiguet

2020 - 20 minutes

France - Fiction

Production : Alta Rocca Films

synopsis

Dans un hangar désaffecté, une foule danse à l’unisson, secouée par 145 BPM de musique techno. Parmi elle, Dustin, jeune transgenre, et sa bande : Félix, Raya et Juan. Au fur et à mesure que la nuit s’étire, l’hystérie collective se mue en mélancolie douce, et l’ivresse en manque de tendresse.

Naïla Guiguet

Naïla Guiguet est diplômée de l'école de La Fémis en 2019, département Scénario. Durant son passage à La Fémis, elle a réalisé un court métrage étudiant Rough Skin et a co-écrit avec Arnaud Desplechin, Catherine Corsini et Thomas Salvador. Naïla Guiguet est également DJ et membre fondatrice de la Possession Collective. Ce collectif organise des soirées techno LGBTQI +. En 2020, au cours de l'une de ces soirées, elle tourne Dustin son premier court métrage en tant que professionnelle.

Critique

Dustin est reconnaissable malgré l’obscurité et les mouvements saccadés. On entrevoit sa chevelure d’un rouge ardent dans une foule dansante. Son corps est en phase avec la musique techno, mais ses sentiments, eux, sont chamboulés par une relation amoureuse qui touche à sa fin. Dustin est transgenre, elle doit faire face à des agressions multiples, qu’elles soient psychologiques ou physiques, mais aussi au trouble que cela provoque au sein de son couple à la dérive.

Ce premier court métrage hors Fémis de Naïla Guiguet est scindé en deux parties qui se répondent intelligemment : la première, une fête vrombissante et hallucinée dans un entrepôt à l’architecture brutaliste ; la deuxième plus intimiste, mais aux émotions tout aussi écorchées, marquée par une tristesse diaphane, dans un appartement loin des foules déchaînées.

Sous ses auspices de défouloir étourdissant, la fête fonctionne en trompe-l’œil. Les brèches affectives sont à la fois auditives -- il est difficile de communiquer sous les basses (folles) – et visuelles, ce que traduit une mise en scène hybride. à cet égard, Claire Mathon, la chef opératrice surdouée des films d’Alain Giraudie ou Céline Sciamma, capte les déplacements à distance, en longue focale où les personnages semblent perdus dans le lointain. La photographie crue permet des surgissements documentaires (se niche le désir de filmer une véritable fête fiévreuse/et stroboscopique), avec tout ce que cela implique de débordements ou, au contraire, des cadrages composés pour contenir le chaos. Dans cette soirée où les corps sont enlacés et compulsifs règne un certain malaise, tout le monde semble seul, quadrillé dans son espace de perdition et d’ivresse. L’autre projet, presque social, est de montrer une jeunesse précarisée, assise sur des palettes de fortune, sans le sou pour commander une bière et vivant à fond, souvent dans des paradis artificiels pour oublier l’effondrement du monde tangible.

Après avoir été bannie de l’événement (une nouvelle ostracisation), cette nuit marque pour Dustin un achèvement brutal, à l’image de l’être aimé qui nous échappe ; mais la matinée raconte un renouveau, comme la rencontre d’une inconnue, Lucie, qui les mènent à un after teinté de quelques chagrins. Si l’œuvre passe d’un grand espace désaffecté à un lieu plus modeste, il opère le même mouvement avec les personnages. Il varie entre le “film de bande” bouillonnant – celle de la troupe du cinéma d’Alexis Langlois – vers un trajet émotionnel plus intime et mélancolique (notamment avec la question de la trans identité abordée frontalement). Le scénario de Naïla Guiguet s’avère ténu, mais d’une grande finesse pour dessiner la fluctuation invisible des contrariétés sentimentales. Dustin laisse alors entrer la lumière et le spleen du petit matin pour dévoiler les visages éblouis qui se livrent, sans fard, dans un naturalisme cotonneux à la lisière du poétique. On pense alors à cette scène finale bouleversante, celle d’une démarche assurée vers un hors champ que l’on imagine réconciliant et apaisé.

William Le Personnic

Article paru dans Bref n°127, 2022. 

Avec l'aimable autorisation de  .

Réalisation et scénario : Naïla Guiguet. Image : Claire Mathon. Montage : Nathan Jacquard et Vincent Tricon. Son : Hugo Rossi et Jean-Charles Bastion. Interprétation : Dustin Muchuvitz, Félix Maritaud, Raya Martigny et Juan Corrales. Production : Alta Rocca Films. 

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