Extrait
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Deyrouth

Chloé Mazlo

2010 - 17 minutes

France

Production : Les Films Sauvages

synopsis

Été 2006. Paris, France. Chloé attend patiemment le jour de son départ pour Beyrouth. Elle a décidé de célébrer le trentième anniversaire de l’arrivée de ses parents en France en partant au Liban par voie terrestre, tout comme eux l’avaient fait pour fuir la guerre, mais dans le sens inverse...

Chloé Mazlo

Chloé Mazlo, née en 1983, étudie le graphisme à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg avant de se spécialiser dans la réalisation de films d’animation au croisement de différentes techniques.

De 2010 à 2016, elle réalise aussi bien des adaptations d’œuvres littéraires (Conte de fées à l’usage des moyennes personnes, d’après Boris Vian) que des courts métrages autobiographiques (L’amour m’anime, Deyrouth, Les petits cailloux), inspirés pour certains de son histoire familiale (Diamenteurs).

On la retrouve également en 2013 au casting d’Agit Pop, puis à celui du Grand jeu en 2015, tous deux signés Nicolas Pariser. Ce dernier tient à son tour un rôle dans Les petits cailloux qui remporte, la même année, le César du meilleur court métrage d’animation.

En 2019, la réalisatrice signe un nouveau court animé, Asmahan la diva, qui remporte, cette même année, le Prix du jury et celui du public au Festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec. En parallèle, Chloé Mazlo tourne son premier long métrage, Sous le ciel d'Alice, avec l'actrice italienne Alba Rohrwacher dans le rôle principal. Labellisé “Semaine de la critique, Cannes 2020”, le film sort en salles le 30 juin de l'année suivante.

Critique

Il est fascinant de retrouver en filigrane dans son premier court métrage produit tout ce qui constitue depuis le début le cinéma de Chloé Mazlo : une animation artisanale ludique et inventive, la forme du journal intime, l’humour burlesque et un récit largement inspiré par une histoire familiale réelle.

Dès l’ouverture se pose la question des origines. Dans un texte qui apparaît à l’écran, la narratrice explique : “En 1976, mes parents ont quitté leur pays. À cause d’une guerre civile.” L’expression “à cause” est alors remplacée par le mot “grâce”, qui redevient presque aussitôt “à cause”, et ainsi de suite. En formulant concrètement cette hésitation, la réalisatrice dévoile l’un des thèmes centraux du film comme de son œuvre : cet exil est-il une malédiction ou une chance ? Un accident de parcours ou un événement prédestiné ?

Dans la même séquence, le personnage de Chloé apparaît, vêtu d’un costume de marguerite, et relié au sol par des racines qu’elle entreprend de suivre. Là encore, c’est un motif fréquent dans son travail, et qui figure sous une forme proche (des racines qu’il s’agit cette fois de couper) dans son premier long métrage, Sous le ciel d’Alice (2021).

Avec ses métaphores visuelles à la fois extrêmement expressives et pleines de fantaisie, la réalisatrice construit ainsi un récit pétillant et léger qui met à distance toute velléité pédagogique (ce n’est encore pas aujourd’hui que l’on comprendra la complexité de la guerre au Liban) comme dramatique (les flashs d'infos de plus en plus désabusés sont à ce titre un sommet d’ironie), pour se concentrer sur des émotions et des réflexions intimes, mais jamais impudiques.

Lorsque, malgré les événements survenus au Liban dans le courant de l’été 2006, l’héroïne décide de partir malgré tout, un panneau lui indique la direction du “voyage initiatique de [sa] vie”. Et là voilà en effet lancée dans un périple aux faux airs de jeu vidéo vintage qui la mène de France en Hongrie, puis de Bulgarie en Syrie, avant d’enfin fouler le sol libanais.

La deuxième partie du film se concentre alors sur sa découverte tant attendue du pays, à travers des vignettes douces amères constituées de choses infimes et de sensations fugaces. Car, évidemment, le Liban, pas plus que ses habitants, ne peut se livrer, et encore moins se comprendre, en quelques jours. À défaut, il faut y vivre pour s’en imprégner, et peut-être se fondre dans le décor. Cela donne un collage volontairement disparate, qui revient à la question du passé (la visite aux grands-parents) tout en embrassant les réalités concrètes du Liban du début du XXIe siècle, et surtout en refusant de porter un regard “touristique” sur le pays.

Il faudra comprendre, entre les lignes, les mouvements intérieurs produits par ce voyage, les débuts de réponses qui se bousculent au milieu des nouvelles questions, les failles comblées et celles qui apparaissent, le mélange unique d’incompréhension et de reconnaissance. C’est comme une première rencontre qui ne peut être dévoilée aux yeux de tous, mais dont les effets s’inscrivent dans la durée. En témoigne ce très beau regard caméra qui clôt le film et dont on sait, une dizaine d’années plus tard, qu’il annonce déjà la détermination de la réalisatrice à poursuivre le dialogue avec ce pays d’abord fantasmé qu’elle s’est peu à peu réapproprié.

Marie-Pauline Mollaret

­Réalisation et image : Chloé Mazlo. Scénario : Chloé Mazlo et Sébastien Laudenbach. Montage : Chloé Mazlo et Mathieu Brisebras. Son : Florian Billon et Xavier Marsais. Interprétation : Chloé Mazlo, Tatiana Calderon, Louis Janin, Aurélien Maillé, Anthony Peskine, Hermès Mazlo, Karl Mazlo, Marie Mazlo, Marie Koçoglu et Marie Janin. Production : Les Films sauvages.

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