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Des millions de larmes

Natalie Beder

2015 - 23 minutes

France - Fiction

Production : Yukunkun Productions

synopsis

C’est l’histoire d’une rencontre dans un café-restaurant désert le long d’une route. Un homme d’une soixantaine d’années qui attend là. Une jeune femme fait son entrée, un sac sur le dos, sa vie dedans et la mine passablement fatiguée. Il lui propose de l’avancer. Elle accepte.

Natalie Beder

Natalie Beder est comédienne et réalisatrice. Elle suit une formation au conservatoire du XVIe arrondissement.

Après l’école, elle monte sa propre compagnie de théâtre et a joué pour de nombreuses compagnies.

Au cinéma, elle a tourné dans les longs métrages de Laurent Tirard, Vincent Garenq, Catherine Corsini, Louis-Julien Petit, Grand Corps Malade et Mehdi Idir, Valérie Donzelli ou encore Marion Laine.

En 2015, elle a écrit et réalisé un premier court métrage, Des millions de larmes, sélectionné dans plus de soixante-dix festivals (Locarno, Clermont- Ferrand, Paris Courts devant, présélectionné aux César 2017…) et lauréat d’une quinzaine de prix.

En 2018, elle a réalisé le clip de la chanteuse Achille, J’oublie (Bocalupo Films).

Natalie Beder développe actuellement son second court métrage, Frères des bois, en tant qu’autrice et réalisatrice.

Critique

Sans surprise, c’est avec le son de la pluie que Natalie Beder nous fait entrer dans Des millions de larmes. Le ciel pleure sur une fenêtre, les gouttes font la course le long du verre et nous sommes happés par un ennui. Celui qui frappe les enfants à l’arrière des voitures, sur les longs trajets pluvieux. Un état second, méditatif, nostalgique, empreint de tristesse. À lui seul, ce premier plan contient toutes les thématiques du film et nous renverra sans cesse à cette fenêtre sur nos propres regrets. La réalisatrice place ainsi directement le spectateur dans l’état d’esprit de son personnage principal, un homme vieillissant, seul dans un café, évidemment perdu dans ses pensées. Il en sort brutalement lorsque surgit une jeune femme trempée et visiblement démunie, qui lui demande de garder ses affaires. Le point de départ d’une relation improbable (et de prime abord éphémère) entre deux individus qui ne s’entendent pas.  

Tout le film est construit sur un effet de vases communicants entre elle et lui, entre le service rendu et ce à quoi il donne droit, entre la volonté de rester seul et celle d’être accompagné. Et il nous place face à nos préjugés et nos peurs. Lorsque le sexagénaire laisse ses affaires sous la garde de la jeune femme pour sortir fumer, et qu’elle part, le spectateur, comme le protagoniste lorsqu’il revient, peut craindre qu’elle l’ait volé. Il n’en est rien. Lorsqu’il lui propose, plus tard, de la conduire, elle hésite à monter en voiture avec un étranger. Quand ce n’est pas la crainte, c’est l’envie qui peut manquer. L’homme traverse visiblement une période difficile et s’énerve contre celle qu’il a pourtant accueillie. À travers ce binôme improbable, le film exprime toute la difficulté des relations humaines, si intrinsèquement conflictuelles. La tendance à la solitude côtoie une curiosité pour l’autre, sinon le désir d’aider.  

La structure, en forme de miroir, permet de jouer avec les attentes du spectateur : le vieil homme dit qu’il frappera à la porte de la jeune femme lorsqu’il partira. En réalité, c’est cette dernière qui tapera à sa porte parce qu’elle a peur de dormir seule. Tout se répond dans un espace-temps étiré à force de plans serrés et d’une ambiance sonore pesante. L’ensemble forme comme une sorte de boucle qui prend sens à la fin, lorsqu’on se rend compte que la jeune femme est en réalité la fille du vieux monsieur et qu’elle vient de mourir… Tout ce que l’on vient de voir n’est qu’un fantasme, la matérialisation concrète des regrets d’un père en deuil. “Et si je ne m’étais pas énervé ? Et si je lui avais fait confiance ? Et si j’avais réussi à nouer une relation avec ma fille ?”. Le malheureux convoque l’image de sa fille pour rester dans le déni, avant d’accepter ce qui s’abat sur lui : un torrent de larmes.  

Anne-Capucine Blot 

Réalisation et scénario : Natalie Beder. Image : Aurélien Le Calvez. Montage : Louise Decelle. Son : Jean-Michel Tresallet, Damien Boitel et Édouard Morin. Interprétation : André Wilms, Natalie Beder et Myriam Tekaïa. Production : Yukunkun Productions.

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