Extrait

De longs discours dans vos cheveux

J-14

Alexandre Steiger

2018 - 13 minutes

Fiction

Production : Les Films Pelléas

synopsis

Paul et Adèle, figurants désabusés sur l’Opéra de Tristan et Isolde, profitent d’une pause pour partir à la recherche du lac souterrain du Palais Garnier. Un parcours labyrinthique dans les entrailles de l’opéra, au fil d’une discussion sinueuse sur l’amour, qui agira sur eux comme un philtre magique, à l’image des deux héros de Wagner. Comme s’il était impossible d’échapper aux légendes et aux mythes.

Alexandre Steiger

Après des études de droit, Alexandre Steiger, né en 1976, se forme au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Il débute en tant que comédien dans des longs métrages d‘Emmanuel Bourdieu (Les amitiés maléfiques), d’Anne Fontaine (La fille de Monaco), de Nicolas Saada (Espion(s)), ou encore de Mathieu Kassovitz (L’ordre et la morale). Il a également accompagné certains réalisateurs entre le court et le long métrage : on peut l’apercevoir dans Agit Pop, court métrage choral de Nicolas Pariser, avant de tenir l’un des rôles d’Alice et le maire en 2019. Il est également dirigé plusieurs fois par Erwan Le Duc dans ses courts Miaou miaou fourrure (2015) et Le soldat vierge (2016), puis plus récemment dans Perdrix, premier long métrage du réalisateur sorti en 2019. En parallèle, Alexandre Steiger intègre, dès 2016, la troupe des Chiens de Navarre sous la direction de Jean-Christophe Meurisse. Il est également passé dans l’intervalle à la réalisation d’un moyen métrage réalisé en 2017 et primé à Clermont-Ferrand dans la foulée : Pourquoi j’ai écrit la Bible, porté entre autres par le comédien Samuel Achache. Il retrouve ce dernier l’année suivante – en duo avec Judith Chemla – pour De longs discours dans vos cheveux, une commande initiée par 3e Scène, plateforme digitale de l’Opéra national de Paris.

Critique

Après un premier court métrage en équilibre entre dépression, absurde et mélancolie, Alexandre Steiger (acteur membre de la compagnie des Chiens de Navarre, apprécié en 2019 dans Alice et le maire, de Nicolas Pariser) s’est vu offrir carte blanche pour un film produit par la plateforme numérique de l’Opéra de Paris. Il y retrouve Samuel Achache, acteur de Pourquoi j’ai écrit la Bible, et y dirige pour la première fois Judith Chemla. Leurs personnages sont d’abord saisis décadrés, à la lisière de l’écran, comme ils sont cantonnés aux marges d’un récit éminemment romanesque – Tristan et Isolde – qui, hors-champ, se joue sans eux.

Pour cause : Paul et Adèle sont figurants, présents sur scène sporadiquement. Dans ce lieu d’imaginaire qu’est le Palais Garnier, leur est d’emblée confisquée la possibilité de s’inscrire dans les histoires mises en scène, de tenir des rôles, de jouer (voire de chanter). Pour ces faire-valoir, le costume demeure un accessoire. Et malgré le prestige du lieu, sans doute s’agit-il d’abord, pour eux, de courir le cachet, de « faire leurs heures » d’intermittent.

Leur rencontre produit pourtant un film, dont une grande part se fait buissonnière, déambulatoire, traversant couloirs, escaliers de service, remises ou coulisses que l’on ne donne pas à voir d’habitude. « T’es sûre qu’on a le droit ? » demande le chevalier en armure, tandis qu’elle, plus aventureuse, propose de partir à la recherche du mythique lac caché sous l’Opéra, reproduisant sans doute, dans cette hésitation, la position du cinéaste à qui on a confié les clés pour un bref tournage.

Pourtant, plus le duo s’enfonce dans les profondeurs du monument, plus s’ouvrent en grand les portes du possible. La beauté du film tient dans l’échappée à laquelle ces deux-là n’ont normalement pas droit, qui leur permet de plonger à leur tour dans une vie plus belle que la fiction, dans un décor fantasmé que seuls quelques élus savent découvrir. Leur dialogue prend le pas sur les impératifs de présence en scène, tout en redoublant les motifs amoureux du livret wagnérien. Pris dans les méandres labyrinthiques de la séduction, dans l’ivresse de la conversation, les voilà, tout comme nous, oubliant la pièce qui se joue au-dessus, se débarrassant peu à peu de l’attirail les entravant (lui, son heaume ; elle, sa cape), jusqu’à ce que le film, en un élégant fondu au noir sur le visage d’Adèle, refuse de se clore vraiment ; non sans leur avoir offert la possibilité de devenir (eux aussi) les héros d’une fiction d’amour courtois dans les ingrates coulisses de laquelle la logique matérialiste les eût volontiers retenus.

Stéphane Kahn

Article paru dans Bref n°125, 2020.

Réalisation : Alexandre Steiger. Image : Grégoire de Calignon. Montage : Aymeric Schoens.  Son : Olivier Pelletier, Tristan Lhomme et Antoine Bertucci. Interprétation : Judith Chemla et Samuel Achache. Production : Les Films Pelléas.

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Entretien avec Alexandre Steiger, Judith Chemla et Samuel Achache