Extrait

Daughter

Daria Kashcheeva

2019 - 14 minutes

République tchèque - Animation

Production : Famu et Maur Film

synopsis

Doit-on cacher sa douleur ? Se retirer dans son petit monde intérieur ? Ou, devrait-on être compréhensif et pardonner avant qu’il ne soit trop tard ? Devant le lit de son père mourant, une femme se remémore sa relation conflictuelle avec lui.

Daria Kashcheeva

Née en 1986 à Douchanbé, au Tadjikistan, Daria Kashcheeva étudie à l'école supérieure de cinéma de Prague (FAMU), où elle réalise successivement ses premiers courts métrages d'animation, tels que Before the Wind (2016), In a Dumpster (2017) Oasis (2017) ou encore To Accept, qui reçoit notamment le Prix Nespresso Talents 2017 au Festival de Cannes.

En 2019, son film de fin d'études, Daughter, réalisé en stop-motion et explorant les relations père-fille, rencontre un succès international et se voit récompenser, entre autres, du Cristal du meilleur film étudiant au Festival international du film d'animation d'Annecy (2019) et du Prix du yury dans la catégorie “court métrage d'animation” au Festival du film de Sundance 2020.

 

 

 

Critique

Primé dans le monde entier, d’Annecy 2019 à Sundance 2020, couronné par le Student Academy Award dans la catégorie animation internationale et même nommé à l’Oscar du meilleur court métrage animé, Daughter de Daria Kashcheeva est l’une des grandes découvertes de l’année écoulée, qui a marqué les esprits à la fois par son récit poignant et par son audace formelle.

Réalisé dans le cadre d’un cursus à la FAMU de Prague, le film raconte une relation manquée entre un père et sa fille. Un pas de deux vacillant, maladroit et embarrassé, dont le film nous raconte ce qui semble être l’épisode fondateur dans un flash-back troublant de tristesse et de déception dévastatrices. Au chevet de son père mourant, une jeune femme est soudain ramenée brutalement à un souvenir de son enfance : bouleversée par la mort d’une hirondelle, elle n’avait pas trouvé auprès de son géniteur le réconfort attendu, gardant longtemps l’amertume de cette apparente indifférence.

Le moment est véritablement déchirant et cristallise une incompréhension mutuelle, puis la relation entre les deux personnages. Le film n’explique rien, mais les circonstances du drame (un appartement exigu, une mère absente, un père débordé par des tâches ménagères qu’il ne semble pas maîtriser…) sautent aux yeux. On sent à quel point le chagrin de la petite fille s’inscrit dans un contexte déjà lourd, faisant possiblement écho à une autre forme de deuil.

Le geste esquissé du père, de même que l’attente déçue de la fillette, amplifiée par cette forme d’absolu de l’enfance (elle se projette dans l’hirondelle, allant jusqu’à s’en fabriquer un déguisement, en quête d’un geste d’amour et de protection) se reflètent dans le deuxième flashback, qui épouse cette fois le point de vue paternel. Une nouvelle fois, l’incompréhension et la maladresse rendent tout rapprochement impossible. Le père ne sait toujours pas quel geste faire pour atteindre sa fille (même s’il s’y essaye), et devenue une jeune femme, celle-ci est trop blessée par ses propres tentatives ratées. Le fossé est béant, infranchissable.

La réalisatrice raconte que pour réaliser ce film, elle a visionné image par image Breaking the Waves de Lars von Trier. C’est de cette manière qu’elle a conçu la mécanique millimétrée de son récit, dont l’esthétique reproduit à la perfection les effets des plans “caméra à l’épaule” de la prise de vues continue. Le spectateur est donc au cœur de l’action, comme si la “caméra” adoptait son point de vue incertain, sans cesse en mouvement. L’image est ainsi instable, avec une très faible profondeur de champ, jouant sur le son (les bruits de pas, le claquement des portes, ainsi que le signal lancinant du monitoring) pour accentuer l’impression d’urgence et de frénésie. On peine à imaginer le degré de maîtrise qui a été nécessaire pour atteindre ce niveau de précision dans l’animation. Cela se traduit à l'écran par une fluidité qui recrée la sensation du mouvement humain dans ce qu’il peut avoir de plus vif, mais aussi de plus erratique et désordonné. On n’est jamais dans la décomposition, certes virtuose, mais artificielle des gestes, mais au contraire dans un naturel déconcertant, plus vrai que nature, qui abolit totalement les frontières entre le mouvement capté par la caméra et celui reconstitué par le procédé de l’image par image.

Les marionnettes, que Daria Kashcheeva anime elle-même, sont par ailleurs prodigieusement expressives, leurs yeux peints directement sur leur visage débordant d’une émotion et d’une douleur qu’ils peinent à contenir. Peut-être la réalisatrice a-t-elle forcé sur l’accent expressionniste de leur “jeu”, mais ce faisant, elle élève ce rendez-vous manqué entre deux individus en déchirante tragédie grecque.

Marie-Pauline Mollaret

Réalisation, scénario et animation : Daria Kashcheeva. Image : Daria Kashcheeva et Bargav Sridhar. Montage : Alexander Kashcheev. Son : Daria Kashcheeva et Miroslav Chaloupka. Musique originale : Petr Vrba. Production : Famu et Maur Film.

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