Ce qu’il restera de nous

Vincent Macaigne

2011 - 40 minutes

France - Fiction

Production : Kazak Productions

synopsis

Une histoire tragique, celle de deux frères qui font face à la mort de leur père. L’un a été aimé et l’autre injustement délaissé. Le favori, celui qui en a le moins besoin et qui est le plus désintéressé par l’argent, hérite de tout.

Vincent Macaigne

Né en 1978 à Paris, Vincent Macaigne est un artiste aux multiples talents. Passé par le Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, il monte en 2004 sa première pièce, Friche 22.66. En 2009, il met en scène Idiot !, librement inspiré du roman éponyme de Dostoïevski. Deux ans après, son adaptation de Shakespeare Au moins j'aurai laissé un beau cadavre est présenté à Avignon. Sa pièce Requiem 3 est montée pour la première fois en 2007, puis se joue au Théâtre des Bouffes du Nord en 2011. En 2012, il est en résidence à la Ménagerie de verre où il présente En manque. En 2014 à Vidy, il créé Idiot ! Parce que nous aurions nous aimer d’après Dostoïevski. En parallèle, Vincent Macaigne est omniprésent dans le cinéma français. Révélé par les films de Guillaume Brac, il est le solitaire Sylvain que croise le cycliste du court métrage Le naufragé (2009), puis celui qu’égayent deux jeunes femmes en vacances dans le moyen métrage Un monde sans femmes (2011), pour finalement camper Maxime, un musicien parisien dans Tonnerre (2014). Il a joué pour Catherine Corsini (La répétition en 2001), Bertrand Bonello (De la guerre en 2007) et Philippe Garrel (Un été brûlant en 2011). 2013 fut une année prolifique, il apparaît dans trois films : La fille du 14 juillet d’Antonin Peretjatko qu’il retrouve ensuite pour La loi de la jungle en 2015, La bataille de Solférino de Justine Triet et 2 automnes, 3 hivers de Sébastien Betbeder. En 2014, il joue dans Tristesse club de Vincent Mariette et en 2015 dans Les deux amis de Louis Garrel. Tous deux l’avaient déjà dirigé dans leurs courts métrages Les lézards et La règle de trois. Entre 2017 et 2019 Vincent Macaigne est à l’affiche des films Chien de Samuel Benchetrit, Doubles vies d’Olivier Assayas, Marvin ou la belle éducation ou encore Blanche comme neige d’Anne Fontaine. Entre temps Vincent Macaigne sera passé à la réalisation avec Ce qu’il restera de nous, récompensé du Grand prix au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand en 2012. Son premier long, Pour le réconfort a été présenté par l’Acid du Festival de Cannes en 2017.

Critique

Vincent Macaigne : metteur en scène de théâtre (Au moins j’aurai laissé un beau cadavre fut l’un des spectacles les plus remarqués du Festival d’Avignon 2011) et comédien pour le cinéma, spécialisé dans le port de chemises épaisses à gros carreaux, dans Le naufragé et Un monde sans femmes… Le voici qui tend une nouvelle corde à son arc, celle de cinéaste, avec un film honoré de plusieurs prix (dont le Grand prix de la compétition nationale du dernier Festival de Clermont-Ferrand) et d’une distribution en salles. Pour ceux qui ne connaîtraient que la douceur pataude et candide de Sylvain dans le diptyque de Guillaume Brac, l’outrance et l’énergie désespérées parcourant Ce qu’il restera de nous ne manquera pas de surprendre. Et de saisir.

Il s’agit pourtant d’un récit a priori banal ; deux frères se retrouvent pour les funérailles du père. L’un (Anthony), accompagné de son épouse (Laure), est le fils modèle qui n’a rien reçu en retour – ni affection, ni héritage. L’autre (Thibault) prophétise, entre autres choses, du Nietzsche, s’adonne à l’art et s’est choisi un ermitage en bord de Loire dans une Renault 5 brûlée. Ce dernier est aussi le fils préféré, ayant obtenu tout ce que l’autre n’a pas eu. De la part de Vincent Macaigne, on peut déceler dans cette trame autour des déchirements fraternels une forme de poursuite de l’exploration des thèmes shakespeariens – dans Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, Hamlet devenait un jeune artiste désireux d’agir sur le monde. Mais, surtout, avec une belle conviction, le réalisateur envoie valdinguer les bonnes manières – par exemple, celles du “sage petit théâtre cruel” des rancœurs familiales. L’aspect foutraque, le nihilisme et la rage de Ce qu’il restera de nous rendent tentant un rapprochement avec le cinéma de Leos Carax ; quant au visage grimé de Laure Calamy, il fait songer à une citation de Pierrot le fou de Jean-Luc Godard. Pertinentes ou non, ces comparaisons ne doivent pas masquer l’idée que plutôt vouloir “faire cinéma”, Vincent Macaigne procède surtout à une vigoureuse appropriation des moyens du Septième art en conservant un tropisme théâtral évident. À ce titre, on peut mentionner la façon dont s’énonce et circule la parole, également la disposition des corps dans des agencements scénographiques souvent frontaux. Globalement, Ce qu’il restera de nous est empreint d’une artificialité allant complètement à l’encontre d’une veine naturaliste, pour mieux retomber, en bout de course, sur des moments de vérité explosant à la figure des personnages.

Ces trois figures – le fils préféré “borderline, le frère modèle déchu et son épouse gagnée par le mépris – auraient pu se figer dans leurs postures initiales. Tout l’intérêt de Ce qu’il restera de nous est de les intégrer dans un schéma instable, une circulation des douleurs qui se posent sur les uns et les autres, se transmettent comme une malédiction. Il émane de cette dynamique l’idée que les vies de chacun et le monde sont devenus inhabitables. Le régime d’image varie entre des compositions picturales sophistiquées (jeux de lumière et de reflets au bord du fleuve) et un prosaïsme cru, assez nonchalant. De nombreux cadres contiennent les corps dans des espaces géométriques contraignants ; le plan le plus significatif étant celui, récurrent, où une cloison délimite sévèrement la chambre et la salle d’eau. Si l’on peut y percevoir la formulation d’une incommunicabilité (avec les autres, avec le monde, avec soi-même), on est plus sûrement transporté chez Francis Bacon. Avec le peintre irlandais, les figures sont prises dans cette impossibilité d’être (notons ici le travail sur les sur/sous-expositions dans lesquelles les corps semblent à la limite de se dissoudre) ; et face au désespoir existentiel, ne reste plus qu’un acte primal : le cri.

Arnaud Hée

Article paru dans Bref n°103, 2012.

Réalisation, scénario, image et montage : Vincent Macaigne. Son : Romain Vuillet, Ivan Gariel et Julien Ngo-Trong. Musique originale : Nihil Bordures. Interprétation : Thibault Lacroix, Anthony Paliotti et Laure Calamy. Production : Kazak Productions. 

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