Extrait
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Cântico das criaturas

Miguel Gomes

2006 - 24 minutes

Portugal - Fiction

Production : O som e a fúria

synopsis

En 2005, un troubadour marche dans les rues d’Assise, chantant et jouant la “Chanson du Frère Soleil”, écrite par Saint François en 1224. Les bois d’Ombrie, 1212 : pendant un prêche aux oiseaux, Saint François perd soudainement connaissance. Quand la nuit tombe, les animaux de la forêt le chantent et le louent.

Miguel Gomes

Miguel Gomes est né à Lisbonne en 1972. Après des études à l’École supérieure de théâtre et de cinéma de Lisbonne, il débute sa carrière comme critique de cinéma au quotidien Público.

À partir de 1999, il réalise plusieurs courts métrages, dont Cântico das criaturas, avant de passer au long en 2004 avec La gueule que tu mérites, récit de l'existence d’un trentenaire refusant de grandir.

Vient ensuite Ce cher mois d’août (2008), œuvre mêlant fiction et documentaire qui dépeint la vie d’un petit village de montagne. En 2012, son troisième long métrage, Tabou, poème mélancolique et hommage à Murnau, remporte le Prix Alfred-Bauer au Festival de Berlin et le révèle à l’échelle internationale. 

Les mille et une nuits, en trois parties, raconte très librement, sous forme de contes, les années d’austérité ayant accablé le Portugal. Ce triptyque est sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes, en 2015. 

Miguel Gomes revient à la Quinzaine en 2021 avec Journal de Tûoa, tourné lors du confinement dans une maison de campagne au Portugal et coréalisé avec Maureen Fazendeiro.

Critique

Que Dieu me pardonne, je n’ai jamais prêté attention à la couleur des yeux des animaux.” Dans le cinéma de Miguel Gomes se développe un bestiaire illimité, une œuvre seconde, interne, qui serait celle d’une animalité féconde, sa fantaisie sauvage. Cet itinéraire bestial et poétique n’est pas toujours de notre monde. Ce serait alors un miracle venu d’outre-tombe, ou plutôt d’outre-ciel. Aussi, Cantique des créatures – selon la traduction française de son titre – en est un autre phénomène étourdissant, coutumier des hybridations formelles du cinéaste portugais, une hétérogénéité qui est le cœur de son œuvre. Comme toujours, des parties distinctes se dégagent. C’est ici un triptyque dont on imagine aisément les trois grands panneaux de bois aux feuilles d’or, posés là dans la sidération d’une religiosité singulière et bizarre. 

Un troubadour contemporain, en jean et veste noire, marche et chante la “Chanson du Frère Soleil” dans les campagnes et les rues d’Assise, en Italie. C’est le premier tiers du film, sa partie élégiaque et urbaine, pas si loin des langueurs estivales de Ce cher mois d’août (2008), rythmées par des exaltations plus expérimentales et tremblantes. 

S’ensuit le réveil de Saint François, alors réanimé par une religieuse. Il semble en proie à une amnésie totale, ne se souvient plus de son identité, de son chemin de foi. En un panoramique impérial et mystérieux, on passe de la nature à la peinture. Les fleurs multicolores piétinées et nous voilà dans un nouvel assemblage, une nouvelle pièce du puzzle formaliste qui s’insère. Cette réactivation du souvenir s’opère dans un deuxième tiers au découpage plus doux, travaillé par une image vibrante qui convoque on ne sait quels fantômes de cinéma, du muet au grand mélo. C’est comme si Miguel Gomes avait fait s’accoupler un jardin botanique en carton-pâte avec Le narcisse noir de Powell et Pressburger. 

Enfin, à la nuit tombée, dans les bois, les animaux de la forêt chantent et louent Saint François. Dans un alliage d’images de documentaires animaliers, les bêtes prennent la voix de jeunes enfants triomphants. Se dresse alors une meute planétaire, faite de loups et de chouettes en monochromes bleus, verts, jaunes, violets. Les ralentis et les split screen font de ce film de créatures halluciné une fable sauvage qui appelle les vœux de la vie de la nuit : “Que le massacre continue, en qualité et abondance”. 

Cette fraternité végétale et du cosmos célèbre surtout la force de création du cinéma lui-même. Miguel Gomes peint ici un nouveau paradis perdu qui efface toutes les frontières (le contemporain et les temps anciens, le documentaire et la fiction, le frivole et le sérieux, le religieux et le profane), dans un rituel fascinant. Pour autant gardien d’une tristesse spéciale, il partage ici son regard enchanteur sur la célébration absolue de la création. Tout brûle. 

Arnaud Hallet 

­Réalisation et scénario : Miguel Gomes. Image : Rui Poças. Montage : João Nicolau et Miguel Gomes. Son : Miguel Martins. Interprétation : João Nicolau, Mariana Ricardo et Paolo Manera. Production : O som e a fúria.

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