Extrait

Camera Test (King Cadbury)

Charlie Shackleton

2024 - 7 minutes

Royaume-Uni - Documentaire

Production : Charlie Shackleton

synopsis

Un documentaire improvisé sur les traditions familiales et les biscuits au chocolat.

Charlie Shackleton

Né le 15 août 1991 à Londres, Charlie Shackleton est un cinéaste, artiste multimédia et critique de cinéma anglais. Il se définit comme travaillant sur le terrain de la non-fiction et a réalisé une quinzaine de films, parfois sous le nom de Charlie Lyne, dont les longs métrages Beyond Clueless (2014), Fear Itself (2015) et The Afterlight (2021). Paint Drying (2016) se distingue par sa durée inhabituelle : plus de dix heures !

Sur le format court, Copycat (2015), Fish Story (2017) et Personal Truth (2018) ont, entre autres, attiré l'attention sur son travail. Réalisé juste après Camera Test (King Cadbury), son dernier long métrage en date, Zodiac Killer Project, a été présenté en 2025 à Sundance, 

Critique

Charlie Shackleton s’attache à faire des films qui brouillent la frontière entre cinéma, essai et performance. Que ce soit The Afterlight (2021), un documentaire à base d’archives dont il existe une seule copie physique, vouée à se dégrader au fil des projections et, un jour, à disparaître totalement ; Paint Drying (2016), un film contestataire composé d’un plan fixe d’une durée de dix heures sur un mur peint en blanc – qui a dû être visionné en entier par la commission du British Board of Film Classification ! – ou encore son dernier long métrage, Zodiac Killer Project (2025), dans lequel il évoque une série documentaire true crime inaboutie qu’il devait réaliser pour une grosse plateforme de streaming américaine, le tout en voix-off sur des images de substitution afin d’éviter des problèmes de droits, ce malin plaisir que prend le cinéaste à mélanger les genres et à jouer avec les codes est l’une des caractéristiques majeures de son œuvre, à la fois longue et courte.

Camera Test (King Cadbury) s’inscrit très clairement dans cette ligne shackletonienne, étant donné qu’il s’agit d’un film qui aurait pu (ou dû ?) ne jamais exister. Tourné à l’arrache sur un parking avec de la pellicule 16 mm qui devait servir à un simple essai caméra, le film naît au moment où Shackleton décide de se servir de cette matière pour tenter quelque chose, dans une volonté de ne pas gâcher une bobine. Au moment où il tourne, il ne sait pas si le geste va aboutir à quelque chose, mais cela fait partie du jeu. Le résultat de cette tentative est Camera Test (King Cadbury), un film ingénieusement bricolé cachant sa magie derrière une simplicité formelle trompeuse.

Le dispositif est simple : le cinéaste, face caméra, entreprend de nous raconter l’histoire d’une publicité qui obsède sa famille depuis des générations, mais qu’il n’a jamais vue lui-même. Ce n’est pas un pitch particulièrement passionnant, soyons honnêtes, et pourtant ce qui en découle l’est totalement. Le film se déroule en trois parties qui, chacune à son tour, nous dévoilent de plus en plus ce conte familial, et transforment une banale histoire de pub en autre chose.

Le choix de se servir d’une publicité comme point de départ pour faire un film peut sembler bizarre, mais n’oublions pas que Charlie Shackleton est anglais ! Les publicités télévisées tiennent une place particulière mais importante dans la culture britannique. Au fil de l’histoire de la télévision au Royaume-Uni, certaines publicités ont dépassé leur objectif principal de vendre un produit et sont devenues des vrais phénomènes culturels, s’intégrant pleinement dans l’imaginaire collectif du pays. Une histoire de publicité mystérieuse et introuvable, qui se transmet de génération en génération, n’est donc pas si difficile à croire, aussi improbable que cela puisse paraître. Le film est indéniablement anglais – son humour l’atteste aussi –, mais son ancrage dans un contexte national n’enlève rien à l’universalité de son propos (on y reviendra).

En plus d’évoquer cette particularité amusante de la culture britannique, le film explore aussi, sur un plan plus intime, l’idée des mythes familiaux : comment ils se construisent, comment ils se transmettent et comment ils nous unissent. Shackleton avait déjà abordé cette thématique dans son film Fish Story (2017), dans lequel il interroge un ami sur une légende familiale, mais c’est cette fois-ci sa propre famille qu’il passe à la loupe. Le fait de nous raconter cette anecdote de façon spontanée, sans rien couper au montage (on entend ses hésitations, on voit les camionnettes qui le dépassent...), inclut directement le spectateur dans l’histoire. On s’y projette : cette famille pourrait être la nôtre, chacune ayant sa propre mythologie, ses propres références et ses propres blagues, après tout. On s’investit dans cette histoire qui, au fur et à mesure, se transforme en enquête, tout comme l’aspect intime aussi se transforme petit à petit en quelque chose de plus universel, ce qui est le point le plus fort du film : partant de rien, il réussit à parler de tout.

Ce n’est qu’au moment du générique de fin qu’apparaît la vraie star du film, la mère du réalisateur, dont on entend la voix lors d’une conversation téléphonique enregistrée. On découvre avec elle la conclusion de l’enquête menée par son fils, et même si tout cela ne nous concerne pas, on se sent directement concernés. Et comme elle, impossible de savoir si on doit en rit ou en pleurer, sans doute les deux…

À partir d’un postulat plutôt loufoque et basique, le réalisateur arrive donc à nous raconter une histoire étonnamment universelle, qui parle de l’Angleterre, de la famille, de la transmission et du pouvoir qu’ont les images à nous unir. Faire un film, c’est souvent difficile, mais parfois, les idées les plus simples sont les plus belles.

John Robinson

Réalisation, montage et son : Charlie Shackleton. Image : Xenia Patricia. Production : Catherine Bray, Anthony Ing et Charlie Shackleton.

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