Extrait

Hello Stranger

Amélie Hardy

2024 - 16 minutes

Canada - Documentaire

Production : Colonelle Films

synopsis

Entre deux brassées de lavage à la buanderie du coin, Cooper raconte le récit de sa transition de genre. En reconstituant ses souvenirs, de son enfance dans un petit village de pêcheurs aux coulisses de son tumultueux processus médical, Cooper tente de faire la paix avec la dernière empreinte masculine de son corps : cette fâcheuse voix grave qui lui colle à la peau.

Amélie Hardy

Amélie Hardy est une documentariste canadienne originaire du Québec, qui a étudié à l'UQÀM et qui a réalisé plusieurs courts métrages depuis 2019 et Train Hopper.

Notes sur la mémoire et l'oubli, en 2022, a remporté le Prix Iris du meilleur court métrage documentaire, tandis que son film suivant, Hello Stranger, a été primé dans la catégorie similaire par le Canadian Screen Award en 2025.

Deux nouveaux films courts se sont succédés depuis : Comment devenir riche, épanoui et détendu, qui investit le bureau d'un conseiller d'oirentation (2025) et A Wolf in the Suburbs (2026).

Amélie Hardy a également une expérience de monteuse, sur certains de ses films ou sur des œuvres d'autres cinéastes, comme Celle qui porte la pluie de Marianne Métivier (2019).

Critique

Je te vois me dévisager, le ferais-tu si tu connaissais mon histoire ?”. Ces mots, maintes fois imaginés être prononcés, toujours ravalés, sont ceux de Cooper devant la caméra d’Amélie Hardy, déterminée à se saisir de l’objet film pour panser la rage qui l’habite depuis sa transition de genre. Dans son poème Je ne suis pas trans dans la forêt, Léa Rivière employait déjà ce “tu”, cette adresse à l’autre comme individu autant qu’à la société toute entière, qui saisit par sa puissance et touche par son évidence.

Ce soir-là, dans Hello Stranger, c’est la promesse intime et politique d’un cri viscéral. Elle prend naissance dans ce lavomatique canadien, dans cet espace précis de visibilité forcée, où se rejoue constamment le regard social. Celui-là même auquel la narration ne cessera de revenir ; point d’ancrage autant que repoussoir. Ici, le temps d’un cycle de lavage est celui d’un récit de vie. Les langues se délient, la parole se travaille comme un personnage et la rencontre, nécessaire, s’orchestre. 

De là, le film entame avec justesse un brassage des temporalités et un entremêlement des lieux pour tirer le fil de la vie de Cooper. À l’instar d’un récit oral, les virgules, les respirations, les points sont pensés comme autant d'invitations au partage et à l’attention. Le montage, par les différents régimes d’images qu’il fait se côtoyer, traduit un minutieux travail de mémoire. Si l’on apprend à connaître Cooper par sa petite enfance, au degré zéro des questionnements sur soi et des attentes de la société, la logique chronologique est très vite abandonnée pour permettre au récit de se saisir de l’ampleur qui lui revient. Le journal intime s’écrit au fur et à mesure que les plans se succèdent. Peu à peu, les interrogations s’immiscent dans les ellipses et l’absence de réponses brouille les coupes. “C’était comme si plus je devenais masculine, plus je paniquais à l’intérieur”, nous lance Cooper. Puis les archives sont délaissées pour des reconstitutions contemporaines des souvenirs, dans un émouvant geste de réécriture, permettant d’être à soi à nouveau, pleinement cette fois car féminine. Comme un linge pris dans le roulement d’une machine, les époques, les multiples recherches sur soi, l’identité incertaine, les souvenirs heureux et douloureux, se mélangent et fusionnent, délivrant un panel d’émotions. 

Le parcours du film s’arrête plus longuement sur un moment particulier de la vie de Cooper : celui où il a été question de sa voix. Cette voix grave, masculine, devenue vestige d’un genre qui n’est plus le sien et que sa transition ne peut effacer. Cette voix, à la fois organe, symbole et lieu de conflit entre identité intime et regard extérieur. Celui où se cristallise la tension entre ce que Cooper sait être et ce que les autres continuent d’entendre. Ce sera l’occasion de clarifier, comme le rinçage dans le tambour, ce qui vient d’elle, profondément, de ce qui a été déposé sur elle, résultant des injonctions accumulées. Se dessine peu à peu, et avec une beauté entière, le fait qu’une transition de genre n’est pas seulement un mouvement vers soi, mais aussi une négociation permanente avec des normes sociales.

D’utilité publique et pédagogique, refusant l’uniformisation des expériences trans, Hello Stranger est un film introspectif et généreux. Une main tendue, un dialogue qui doit encore et toujours être tenu, un discours qui doit encore et toujours être entendu. L’eau est partie. Le brassage est terminé. Quelque chose demeure : cette concentration de vie donnée par fragments. Elle donne le sentiment, une fois le film fini, qu’on tient une vie entre les mains. Et qu’il nous faut accepter toutes les voix, et toutes les voies.

Lucile Gautier

Réalisation et montage : Amélie Hardy. Scénario : Amélie Hardy et Josephine Cooper Holt. Image : Myriam Payette. Son : Camille Demers-Lambert et Christophe Voyer. Musique originale : Joseph Marchand. Interprétation : Josephine Cooper Holt. Production : Colonelle Films.

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