Extrait

Brotherhood

Meryam Joobeur

2018 - 25 minutes

Canada, Tunisie - Fiction

Production : Cinétéléfilms et Midi la Nuit

synopsis

Mohamed, un berger endurci vivant en Tunisie rurale avec sa femme et ses deux fils est profondément ébranlé lors du retour de Syrie de son fils aîné Malek. Celui-ci, de retour avec une mystérieuse nouvelle épouse fait face au regard désapprobateur de son père. La tension entre le père et le fils s’intensifie sur trois jours jusqu’à atteindre un point de rupture.

Meryam Joobeur

Diplômée de l’école de cinéma Mel-Hoppenheim à Montréal, la scénariste et réalisatrice tuniso-canadienne Meryam Joobeur réalise deux premiers courts métrages, God, Weeds and Revolution (2012), documentaire explorant les méandres de la mémoire face la révolution tunisienne, et Born in the Maelstrom (2017), quête identitaire d'une jeune femme biraciale.

En 2018, elle signe son troisième court métrage de fiction, Brotherhood, portrait d'une famille confrontée au radicalisme islamique, qui se voit primé dans de nombreux festivals internationaux, avant une nomination à l'Oscar du meilleur court métrage de fiction en 2020.

Meryam Joobeur travaille actuellement sur un projet de long métrage développant Brotherhood.

Critique

Un berger et ses fils arpentent le nord de la Tunisie. Un premier dilemme s’impose: l’enfant doit achever un mouton pour abréger ses souffrances, “causées par un loup”. Le calme apparent de la nature, le vert chatoyant des contrées, les douces brises de vent semblent cacher une bourrasque à venir, la moins visible d’entre toutes, celle des émotions. En effet, le retour au foyer du fils aîné prodigue, Malek, avec une femme voilée sème le trouble.

La cinéaste canado-tunisienne Meryam Joobeur traite du retour ambigu d’un djihadiste désillusionné dans sa cellule familiale ébranlée. Ce débarquement fait ressurgir des questionnements moraux et une “guerre”. Non pas celle des champs de bataille, mais celle des sentiments. On a souvent parlé des embrigadements et des nombreux départs vers la Syrie (voir L’adieu à la nuit d’André Téchiné ou Le ciel attendra de Marie-Castille Mention-Schaar), mais on a rarement radiographié les retours désappointés, la rancœur et les tourments lors de la réintégration.

Brotherhood – nommé aux Oscars 2020 – traite, avec justesse, à la fois l’universel (la famille, la tragédie) et le drame contemporain (dont, en creux, la condition désastreuse des femmes forcées à se marier à des extrémistes), il lie l’intime aux grands maux des civilisations. La beauté du film réside certainement dans sa réalisation sensible et ses gros plans qui rappellent le cinéma de László Nemes (Le fils de Saul). La caméra se place à proximité des visages, parsemés de taches de rousseur, et des chevelures rousses. Des sourires lors des retrouvailles, mais aussi des expressions visiblement mesurées, graves. La mansuétude de la mère se heurte à l’intransigeance du père. Étonnamment, cette contiguïté donne aussi un sentiment d’étouffement, comme si on manquait de recul. Se tient également un savant jeu sur les flous et la netteté de l’image : la mise au point de la focale chahutée et l’impossibilité de partager le même cadrage témoignent d’une débâcle de tous les instants. C’est grâce à la superposition de ces deux faces, cette tranquillité tronquée et les questionnements grondants, que l’on devine intérieurs, que le film nous empoigne.

Born in the Maelstrom, le précédent court métrage impressionniste de la réalisatrice était déjà, en 2017, imprégné par une histoire familiale au passé douloureux, ainsi qu’une jeunesse portraiturée comme tâtonnante. Ici, la solitude des êtres est brillamment mise en scène par l’importance des paysages, les entrelacs ou la vision insolite d’un arbre isolé sur la crête d’une plage.

William Le Personnic

Réalisation et scénario : Meryam Joobeur. Image : Vincent Gonneville. Montage : Anouk Deschênes. Son : Théo Porcet, Jean-David Perron et Aymen Laabidi. Musique originale : Peter Venne. Interprétation : Salha Nasraoui, Mohammed Houcine Grayaa, Malek Mechergui, Chaker Mechergui,  Rayene Mechergui et Jasmin Lazid. Production : Cinétéléfilms et Midi la Nuit.

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