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Bach-Hông

Elsa Duhamel

2019 - 19 minutes

France - Animation

Production : Fargo

synopsis

Jeanne, née en 1959 à Saïgon, vit une enfance dorée, protégée de la guerre qui oppose alors le Nord et le Sud du Vietnam. Fascinée par les chevaux, Jeanne monte une jument nommée Bach-Hông. Mais le 30 avril 1975, les communistes s’emparent de Saïgon.

Elsa Duhamel

Née en 1988, Elsa Duhamel a obtenu un DMA en cinéma d’animation à l’ESAAT (Roubaix). Elle continue ses études à l’EMCA, à Angoulême, où elle réalise le film Françoise, puis elle termine sa formation à l'école de La Poudrière, où elle réalise Double fond (un film d’une minute), Macadam Battle (un film de commande pour la chaîne jeunesse Canal J) et Pieds verts, son film de fin d’études (2012), qui obtient le Prix du meilleur film d'animation au Festival de Saint-Paul-Trois-Châteaux en 2013.

Ce documentaire animé est sélectionné dans de nombreux festivals, dont Annecy et Clermont-Ferrand. Depuis, elle a participé à la création de Celui qui a deux âmes de Fabrice Luang-Vija ou de la série Tu mourras moins bête, en tant que décoratrice, superviseuse couleur ou animatrice. 

En 2018, elle réalise son premier court métrage professionnel, Bach-Hông, un documentaire animé sur une histoire de relation à l’animal et de point de vue d’enfant sur une situation historique, de déracinement et de résilience. 

Présenté dans de nombreux festivals internationaux (programmes “jeunes publics” à Clermont-Ferrand, Animatou à Genève, Anima à Bruxelles, Melbourne, Vila do Conde, etc.), il est nommé au César du meilleur court métrage d'animation en 2021.

Critique

Si les fils d’actualité nous abreuvent quotidiennement d’images de personnes en détresse tentant de traverser la Méditerranée pour rejoindre les côtes européennes, le plus souvent ces reflets déformants de la réalité provoquent des émotions contraires à l’empathie et à la solidarité. Accompagnées d’un commentaire se présentant comme objectif, elles n’ont pour d’autres corollaires que l’apathie moralisatrice et le repli nationaliste. Mais à quoi ces images font-elles vraiment référence, sinon à l’une des pires formes d’inhumanité, à savoir le déchirement subi avec le foyer d’origine et la tentative de survie face aux traumatismes vécus (conflits, persécutions, famines, misère sociale, etc.) ? C’est une fuite devant l’horreur de la guerre qu’entend en ce sens exposer la cinéaste Elsa Duhamel dans Bach-Hông (2019). Ce film, transmutant un matériau documentaire en un riche portrait animé, rend compte d’un pan douloureux de la vie de Jeanne Dang, née au Vietnam en 1959. Adolescente délurée, elle vit dans sa chair les atrocités vécues au moment de la chute de Saïgon, en 1975. Le film restitue l’expérience intime et désespérée de l’émigration forcée. Des souvenirs à la fois précis et réinventés, comme autant de signes d’une humanité survivante, sauvegardés comme un terrifiant trésor. 

Suivre le fil d’une telle trajectoire migratoire a quelque chose de profondément déroutant, car ce fil a par définition été, à un certain moment, l’objet d’une coupure. Le fluide défilement des images dissimule, en effet, une cassure entre le moment d’avant la migration et celui d’après. Le film d’Elsa Duhamel a cette caractéristique – cette intelligence, pourrait-on dire – de faire de la cassure elliptique le point-pivot du film. Autrement dit, si le récit migratoire est bien raconté au début du film, avec son lot de terribles surprises et d’attentes déçues, ce n’est pas un récit au sens historique qu’il s’agit ici de dérouler. La cinéaste s’attache plutôt à révéler poétiquement le moment de l’ouverture de la brèche, l’apparition effroyable d’une plaie que le temps a permis de recouvrir, finalement, d’une fine cicatrice. Le film est lui-même temporellement défait, entre l’adolescence et la vieillesse, deux âges aux tonalités bien distinctes, deux temps aux valeurs opposées. Des temps irréconciliables ? Peut-être. Au fond, il s’agit de construire, en exil, ou plus précisément après l’exil, une mémoire à jamais trouble, perturbée et perturbante. 

Le cinéma d’animation contemporain prend en charge une telle construction mémorielle, comme en témoigne le récent Flee, long métrage de Jonas Poher Rasmussen (2021). À la fin de Bach-Hông, Jeanne confie en voix-off : “Je ne suis pas de nature nostalgique. Ce qui me manque est mort. Beaucoup de mes amis sont morts. Beaucoup de gens sont engloutis dans la mer.” Ces confidences mélancoliques, à connotation psychanalytique, disent beaucoup du projet global du film : laisser affleurer la mémoire flottante des “boat-people”, victimes des totalitarismes rouges avant d’être accueillis par l’État français. Évitant délibérément la nostalgie glorificatrice et triomphaliste, l’œuvre porte au fond sur la mémoire en tant qu’instance de salut. Car c’est bien de l’obsession de Jeanne pour une jument qu’elle a montée et aimée dans sa jeunesse, qui semble avoir concentrée son insatiable soif de vie. L’univers animal, ainsi que toutes les références à la nature (soleil, eau, vent, neige), nourrissent d’ailleurs le geste poétique de la cinéaste. Employant la technique de l’aquarelle, le langage entremêle à travers son aspect aqueux, illimité et étrangement enfantin, les symboles d’une résilience admirable, formant ainsi un continuum onirique profondément fascinant. 

Mathieu Lericq 

Réalisation, scénario et montage : Elsa Duhamel. Animation : Camille Chao, Viviane Boyer-Araujo, Léonard Bismuth, Eva Lusbaronian et Marcel Tigchelaar. Son : Flavien Van Haezevelde. Musique originale : Christophe Héral. Voix : Jeanne Dang. Production : Fargo.