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Après nous, le déluge

Félix Fattal

2019 - 17 minutes

France - Expérimental

Production : Limagorium

synopsis

La pluie est tombée. La ville est devenue froide et vide, peuplée par des hommes engendrés par les machines. Leurs cœurs pourrissent, évacuant toute émotion. Dans ce monde, Kevin s’est réveillé sans souvenirs et le béton aux tripes. Un soir, il rencontre Linsey, qui essaie d’échapper à la violence des nouveaux hommes…

Félix Fattal

Né à Paris en 1994, Félix Fattal est diplômé d’un master en esthétique cinématographique à la Sorbonne. À côté de ses études, il cofonde le collectif Limagorium et entame la réalisation de films expérimentaux. Il y explore la question de l’érotisme à l’ère du numérique.

En 2016, il achève son premier film, Dialogues cosmiques, sélectionné au Festival des cinémas exprimentaux et différents de Paris. L’année suivante, Félix Fattal y remporte le Grand prix avec Je me souviens de Sunderland, également sélectionné dans de prestigieux festivals internationaux, tels que le Festival de Clermont Ferrand, le Kurzfilm Festival à Hambourg et le Beijing International Film Festival.

En 2019, il réalise son troisième court métrage : Après nous, le déluge. Le film se voit sélectionné au Festival Tous Courts d'Aix-en-Provence et au Festival du court métrage de Lille, notamment.

Critique

C’est en cherchant à réaliser de manière traditionnelle (avec scénario et découpage) un film intimiste de science-fiction que Félix Fattal a commencé à creuser les potentialités de l’image arrêtée, du dérushage, du found footage,  du refilmage d’écran. Il sentait que le travail sur la forme lui permettrait de traduire des impressions inédites, de formaliser un monde que le simple recours à l’action n’aurait pu lui permettre (surtout avec un budget réduit) de réaliser. 

La découverte du cinéma de Chris Marker a poussé Félix Fattal à devenir cinéaste. Sans être une véritable variation de La jetée (1962), Après nous, le déluge en emprunte certains éléments : le recours à la voix off, l’évolution  psychique des protagonistes dans un monde “en sursis” (dévasté par la radioactivité chez l’aîné, anéanti par des pluies torrentielles chez Fattal : marques de deux obsessions générationnelles différentes), les pièges de la mémoire – le film de référence se situe en pleine guerre froide dominé par la peur du nucléaire, Après nous, le déluge est régenté par la crainte d’une catastrophe écologique. 

Depuis cette œuvre pionnière, dont l’armature était constituée, à une exception près (des yeux qui se ferment), de photos fixes, la prolifération de machines à produire, gérer et entrecroiser des images (caméras-vidéo, ordinateurs), étoffée par des réflexions théoriques sur leurs multiples statuts (voir entre autres les écrits de Raymond Bellour), suscite de nouvelles manières d’évoquer les dystopies générées par l’avenir incertain de l’humanité.

Le film est d’abord narré par un récitant au statut indéterminé : protagoniste et/ou ordonnateur du film-univers ? Lorsque sa voix introduit le court métrage : “Je n’ai pas vu la pluie déferler sur le globe… les machines ont reconstitué les individus… Quand elles se sont décidées à reformer l’humanité à partir de leur mémoire, je suis apparu et avec moi d’autres.”, on peut penser que ce n’est qu’un simple personnage, mais rapidement, il passe le relais à deux jeunes qu’il a rencontrés : Kevin, devenu amnésique, et Linsey, qui a aussi beaucoup souffert. Ils se racontent et poursuivent le récit de cet état apocalyptique que tous les “survivants” ou tous les “recréés” connaissent, en voix off. La mer à atteindre constituerait leur salut. 

La confrontation se joue à tous les niveaux : les “images arrêtées” (qui offrent plus de potentialités expressives et visuelles que les photos ou les simples plans réalistes montés narrativement) montrent des visages plastiquement déformés comme chez Francis Bacon (car, figés, se mélangent l’image et le mouvement gelé), des bâtisses filmées en plans éloignés et qui renvoient à un univers de désolation ; l’œil accroche aussi quelques plans d’un film de famille filmé en Super 8 et qui surligne la prégnance du souvenir. C’est autant une aventure philosophique que plastique. 

Les survivants ou les “recréés” affrontent des oppresseurs décidés à les décimer, ce ne sont pas des hommes de pouvoir comme dans La jetée, mais des révoltés, des asociaux sortis (peut-être ?) de L’affaire des divisions Morituri de F.J. Ossang (1984) et de films qui se sont succédés dans cet esprit punk. 

Toutefois, la méthode de travail de Félix Fattal se joue (et en joue) des références qu’il intègre à un organisme entièrement synthétique et inédit qu’il (re)crée de toutes pièces. La plasticité polymorphe des images, de leurs textures, de leur montage engendre une polyphonie où tous les règnes adviennent et se croisent : pluie, mer, béton, bâtisses désertes, chairs souffrantes, pensées dépressives et peut-être espoir avec la mer apaisée qui clôt le film où s’incruste l’image suréclairée de Linsey. 

Raphaël Bassan 

­Réalisation : Félix Fattal. Scénario : Félix Fattal et Quentin Saujet. Image : Alexandre Cambron. Montage : Jules Gruault. Son : Román Arroyo. Interprétation : Lukas Dana, Lucie Corrigan et Marc Susbielle. Production : Limagorium.

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