Extrait
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Amerigo et le nouveau monde

Laurent Crouzeix, Luis Briceño

2019 - 13 minutes

France - Animation

Production : Metronomic

synopsis

L’Amérique n’a pas vraiment été découverte en 1492. C’est pourtant à cette époque qu’on commença à utiliser ce mot pour désigner cette partie du monde. Reste à savoir comment on lui donna ce nom. Et si les “fake news” ne dataient pas d’hier ?

Laurent Crouzeix

Après des études de littérature et de traduction à l'Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et au Goldsmiths College à Londres, Laurent Crouzeix rejoint l'équipe du Festival du court métrage de Clermont-Ferrand en 1995. En charge du développement international, il est programmeur principal de la compétition internationale entre 1998 et 2017, organisant également plusieurs grandes rétrospectives. En 2004, il lança avec Roger Gonin le Shortfilmdepot.com et, en 2009, créa le forum de coproduction “Euro Connection” dans le cadre du Marché du film.

Laurent Crouzeix a en outre acquis une formation de cinéaste via la formation continue à la Fémis (2009) et aux Gobelins (2017). En 2019, il écrit et réalise son premier court métrage en stop-motion, Amerigo et le nouveau monde, avec le réalisateur franco-chilien Luis Briceño. Il développe actuellement un film en live action ainsi qu'un projet hybride.

Luis Briceño

Né le 26 novembre 1971 à Osorno (Chili), Luis Briceño est un réalisateur franco-chilien. Il s'est fait connaître grâce à des courts métrages comme Les oiseaux en cage ne peuvent pas voler (2000), qui a reçu plus de 150 sélections en festivals et 25 prix internationaux. Il a également tourné des clips, des publicités, des bandes-annonces et des films d'atelier.

Entre 1999 et 2001, Luis Briceño est le responsable technique du département de cinéma d'animation de l'École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris. En 2000, il crée avec Jérémy Rochigneux la société de production Metronomic et co-réalise avec David Alapont, en 2009, un court métrage animé d'anticipation d'une dizaine de minutes : Fard

En 2011, il signe Tomatl, chronique de la fin d'un monde, un court métrage évoquant la découverte de la tomate dans le monde, avant de s'attaquer à un autre sujet de taille : la découverte de l'Amérique. Ce court métrage pour lequel il s'est associé à Laurent Crouzeix, Amerigo et le nouveau monde, est une libre adaptation du roman Amerigo de Stefan Zweig et a été réalisé dans un petit atelier de Clermont-Ferrand… Il y a été présenté en 2020 au sein de la sélection “Région” du Festival du court métrage, 42e du nom.

Critique

Avec Amerigo et le nouveau monde, les réalisateurs Luis Briceño et Laurent Crouzeix livrent une adaptation libre, pleine d’humour, d’Amerigo de Stephan Zweig. Cette biographie romancée, déjà bien épicée, est celle d’un explorateur de l’impossible, d’une tentative de fuite dans l’immortalité, comme les aime Zweig. Dans ce livre, l’écrivain autrichien retrace non pas la vie d’Amerigo Vespucci – il y consacre seulement quelques pages finales factuelles –, mais le récit d’une méprise doublée d’une polémique déchirant les historiens à travers les siècles. Résumons : réalisant son voyage vers l’ouest un an après Christophe Colomb, longeant les côtes de ce qui sera le Brésil, Vespucci comprends qu’il voit là un “nouveau monde” ; tandis que Colomb, lui, malgré la répétition de ses expéditions, a toujours cru mettre le cap sur les Indes… Après quoi, la vision de nos planisphères se reconfigurent et se métamorphosent. L’histoire se complique lorsqu’un éditeur, un Français (vosgien, qui plus est), décide de publier un livre regroupant des lettres de Vespucci et en y ajoutant ici des coquilles et là des parties entièrement inventées.  Compagnon de route de Colomb, autre grand témoin de ce monde naissant, Bartolomé de Las Casas, à la lecture de ces pages, dénonce en Vespucci un imposteur et réhabilite le nom de Colomb pour la postérité. On aurait presque fini par oublier qui était Vespucci si son prénom n’avait baptisé un nouveau continent. 

Avec Amerigo et le nouveau monde, c’est donc un véritable travail d’historiens que proposent Luis Briceño et Laurent Crouzeix : adapter, c’est revoir, relire, relier, re-raconter ce récit lointain plein d’enchevêtrements complexes.  D’une certaine manière, Briceño prolonge ce qu’il avait entamé avec Tomatl, chronique de la fin d’un monde (2011), un documentaire historique, critique et décalé sur la découverte du Nouveau monde et de la tomate par les Européens… Le clin d’œil de la tomate présente dès les premiers plans ne manque pas ici de nous le rappeler. Quant à Laurent Crouzeix (l’un des piliers du Festival de Clermont-Ferrand, où il occupe de nombreuses fonctions), il signe ici sa première coréalisation. 

Bien que libre, cette adaptation n’en demeure pas moins très sérieuse : articulant, problématisant tout un pan d’un grand chapitre de l’Histoire (celui des grandes découvertes et de l’expansion du monde). Si l’on fermait les yeux pour écouter la seule voix du narrateur (interprétée par Bouli Lanners), on pourrait se croire à un cours d’histoire en distanciel nimbé de bienveillance et d’humanisme. C’est là la première grande qualité de ce film : synthétiser, condenser avec brio, et en si peu de temps, autant de questions, d’événements et de complexité. Il ne faut évidemment pas se priver d’ouvrir également les yeux. Tant l’animation elle-même peut se voir (au début en tout cas) comme une frise historique subtile, divertissante, vivante ; tant l’animation fait (ensuite) un pas de côté qui, comme chez Zweig finalement, propose d’envisager cette histoire sous un angle décalé, avec un ludisme sous terrain, marque véritable de la sagacité. L’animation consiste en un savant mélange de marionnettes et de compositing. Ainsi quand elle est incarnée à l’écran, la voix du professeur apparaît sous le visage d’une photographie animée, encadrée comme dans un tableau télé. Ce visage, c’est celui de Zweig lui-même ou plutôt de son fantôme que film fait revivre… Quant aux protagonistes principaux (Vespucci et Colomb), ils sont représentés par des œufs ou par des poussins. Qui de la poule ou de l’œuf ? Tout le film est à voir sous cet angle, celui de l’irrésolu et des métamorphoses qui occupent le centre, immense vortex, tant de la grande que de la petite histoire. Faire revivre les fantômes, jouer, déjouer, rejouer des métamorphoses c’est peut-être là toute l’essence du cinéma et plus précisément celle de l’animation mécanique (bonheur de la pâte à modeler !). 

Donald James 

Réalisation et scénario : Luis Briceño et Laurent Crouzeix. Image : Richard Valentini. Son : Luis Briceño. Musique originale : Cristobal Carvajal et Martin Benavides. Interprétation : Bouli Lanners. Production : Metronomic.

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