Extrait

Aïssa

Clément Tréhin-Lalanne

2014 - 8 minutes

Fiction

Production : Takami productions

synopsis

Aïssa est congolaise. Elle est en situation irrégulière sur le territoire français. Elle dit avoir moins de dix-huit ans, mais les autorités la croient majeure. Afin de déterminer si elle est expulsable, un médecin va examiner son anatomie.

Clément Tréhin-Lalanne

Né en 1983 en région parisienne, Clément Tréhin-Lalanne a suivi des études d’Arts du spectacle, au cours desquelles il a tourné son premier court métrage, L’attente, en 2004. À sa sortie de l’université, il travaille comme régisseur sur des tournages de longs métrages (par exemple Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier) et se consacre en parallèle à l’écriture et à la réalisation. En 2008, il tourne un autre court métrage, Lucien, qui est suivi, en 2013, d’Aïssa. Interpellé par la lecture d’un article paru sur le site Rue 89 à propos des tests osseux pratiqués pour déterminer l’âge des étrangers sans papiers, le film reçoit une mention spéciale de la compétition officielle du Festival de Cannes 2015, avant d’être sélectionné dans plus de cent cinquante festivals à travers le monde et d’être nommé aux César. Ce succès ne détourne pas Clément Tréhin-Lalanne de son métier de régisseur, qu’il continue d’exercer, tout en menant à bien un nouveau court métrage, La jupe d’Adam, une comédie sur le “genre” produite par Films Grand huit, et en développant un projet de premier long métrage.

Critique

Le corps d’une jeune femme d’origine africaine est examiné en détail par un médecin dont on ne voit que les mains. C’est à la demande d’un policier, dont le visage restera lui aussi caché, que cet examen a lieu. Face à eux, droite et mutique, Aïssa impose sa présence. Si l’on inspecte son corps comme on questionnerait un suspect lors d’un interrogatoire, c’est à la demande des services de l’immigration. Aïssa ne serait pas celle qu’elle prétend être. Elle ne viendrait pas de Limoges comme elle l’assure, mais peut-être directement du Congo... Elle n’aurait pas dix-sept ans, mais vingt... Le médecin en est certain, il a à l’appui tout un jargon anatomique décrivant “l’ossification des cartilages de conjugaison” en passant par “le système pileux périvulvaire...” Sur une succession méthodique d’images en gros plan qui découpent littéralement le corps d’Aïssa en morceaux, nous entendons un rapport médical enregistré sur dictaphone. Cette voix métallique non synchrone dissout toute possibilité de contact humain entre le médecin et la jeune femme et, par l’étirement insupportable de la description, ce corps, pourtant si vivant à l’écran, semble soudain celui d’une femme morte. Ici toute humanité a disparu dans les règles des procédures légistes et la scène rappelle avec horreur les visites médicales accompagnant les ventes d’esclaves.

À contre-courant de cette froideur langagière, la caméra tremble et respire au rythme d’Aïssa. Elle s’approche au plus près de ce corps gracieux qu’elle regarde avec une tout autre douceur. Les mots, précis et implacables, ne disent rien de cette peau qui tremble, de ce regard effrayé, buté qui peu à peu s’efface sous l’humiliation. Par la simplicité́ de son dispositif, le film parvient à dénoncer de manière particulièrement violente le regard que nos sociétés réservent aux étrangers et aux migrants, tout en donnant une aura presque sublime à son héroïne, qui sera la seule à emplir les cadres de sa présence mystérieuse, magnifique. Les autres corps sans visage à qui Aïssa jette, au dernier plan du film, un regard de mépris forment une identité́ floue et anonyme qui vient interpeller notre propre déshumanisation.

Amanda Robles

Article paru dans Bref n°112, 2014.

Réalisation et scénario : Clément Tréhin-Lalanne. Image : Romain Le Bonniec. Montage : Mona-Lise Lanfant. Son : Gérard Mailleau, Matthieu Langlet et Mathieu Vigouroux. Interprétation : Manda Touré et Bernard Campan. Production : Takami Productions.

À retrouver dans

Sélections du moment