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DVD
16/12/2018

“Braguino”, “Carré 35”, “Sans adieu” et les Sex Pistols : une flopée de docus pour nos petits souliers...

Le Mois du film documentaire, c’était en novembre, certes, mais on pourra en jouer les prolongations à la faveur de plusieurs éditions DVD récentes se distinguant particulièrement.

On ne compte plus le nombre de fois où le nom de Clément Cogitore est apparu ces derniers mois sur ce site, la sortie en DVD de Braguino (photo de bandeau) en donnant une occurrence supplémentaire. Nous avions bien sûr déjà évoqué ce moyen métrage de 49 minutes tourné au fin fond de la Sibérie (notamment via un entretien avec le réalisateur), dans un hameau situé à 700 km de tout autre village et accessible seulement en hélicoptère, où se font face et se défient deux familles “ennemies”, les Braguine et les Kiline.

Le pitch est inouï, la démarche de documentariste l’est elle aussi largement et le film passionne, ce dépaysement nous amenant à un voyage intérieur. Une forme très vivante est donnée à l’exploration, dans les pas de volées de gamins en pleine liberté, au bord d’une rivière qui constitue leur seul horizon. La beauté visuelle du film est une évidence et le travail du son poursuit en un sens d’autres expérimentations antérieures ou postérieures de Cogitore. Parmi les copieux bonus de l’édition du film, on peut retrouver un autre moyen métrage de l’auteur, Biélutine (2011, photo ci-contre), qui apparaît comme la première partie, même si l'inspiration en est très différente, d’un possible diptyque russe, comme l’évoque le cinéaste Eugène Green dans l’un des textes d’un livret de vingt-quatre pages inséré dans l’élégant digipack et où l'on trouvera aussi une contribution de Laurent Mauvignier et des extraits du carnet de tournage de Cogitore, lors de son arrivée à Braguino, en juillet 2012.

Autre cap géographique sur notre boussole, mais une semblable profondeur et plus d’émotions encore, sans doute, avec Carré 35, le documentaire intimiste signé par le comédien et metteur en scène – photographe, aussi – Éric Caravaca en 2017, qui dépasse à peine la durée canonique du long métrage (il fait 67 minutes) et qui avait d’abord été remarqué en séance spéciale, hors compétition, au Festival de Cannes.

Un secret de famille lance le réalisateur sur une quête de son passé et de celui des siens, une présence fantomatique apparaissant peu à peu, celle d’une sœur aînée disparue, encore enfant, mais jamais évoquée dans les conversations et dont ne subsistent pas d’images photographiques. Peu à peu, c’est comme un travail d’investigation scientifique qui s’enclenche, sur la base d’un matériau mêlant les supports, incluant des archives et des bobines en Super 8, jusque vers l’Afrique du Nord et une autre époque de l’histoire hexagonale, qui se superpose à l’intrigue privée. Auréolé, notamment, du Prix du public au Festival de Namur, Carré 35 a une ampleur véritablement universelle tout en s’appuyant sur un postulat très personnel, comme par exemple Méditerranées (2011), moyen métrage où Olivier Py revisitait l’histoire de ses parents en Algérie française.

On pourrait penser que Julian Temple était moins directement impliqué dans son sujet en entreprenant L’obscénité et la fureur, retraçant l’histoire des Sex Pistols, véritablement révolutionnaire dans l’Angleterre des années 1970. Mais le réalisateur-clippeur, qui avait mis en scène Bowie dans Absolute Beginners, se situe au plus près de la mouvance punk et même dans l’intimité des membres du groupe, une variété de sources et d’archives permettant de suivre à hauteur d’homme, même dans des séquences de concert parfois dingues, la trajectoire fulgurante et funeste de ces vrais insoumis mal embouchés.

Avec des moments insensés, comme en compagnie de Sid et Nancy dans leur chambre d’hôtel, pas bien longtemps avant le drame que l’on sait – le reflet est d’autant plus troublant que le “biopic” fictionnel d’Alex Cox, avec Gary Oldman, est ressorti cette année également. À une époque où le politiquement correct est largement de mise, on reste pantois devant certaines images, par exemple lorsque Johnny Rotten injurie son public lors d'un concert aux États-Unis et qu'on lui répond en balançant tout et n’importe quoi sur le groupe qu’on est venu “écouter” ; le concert se poursuit, Vicious continuant à jouer, la lèvre sanguinolente – sacrément stone, aussi... Une époque radicalement différente, vraiment !

Beaucoup plus paisible, s’inscrivant dans les campagnes de la France des années 2010, celle qui est visiblement oubliée des radars de notre République, Sans adieu de Christophe Agou, présenté à l’Acid en 2017. Le réalisateur, disparu depuis – ce qui donne une émotion supplémentaire à son film –, suit plusieurs anonymes travaillant sur des terres du Forez, à l’est du Massif central, parvenant difficilement à joindre les deux bouts, à l’instar d’une grande partie du monde agricole en France (qui n’a même pas le temps d’enfiler des gilets jaunes). La démarche touche délibérément à la modestie, la mise en scène laissant toute la place qu’ils méritent aux “sujets” filmés, l’incroyable Claudette, fermière de soixante-quinze ans en tête. Une voie – une voix ? – différente de celle des Profils paysans de Raymond Depardon était trouvée, ce qui n’était a priori pas une mince affaire, et la dimension crépusculaire du film, autour d’un monde qui s’apprête à disparaître, est plutôt poignante. Bien connu des lecteurs de Bref et de quiconque d’intéresse au cinéma indépendant, le producteur du film n’est autre que Pierre Vinour, dont un entretien figure en bonus de cette édition DVD à acquérir, elle aussi, d’urgence.

Christophe Chauville


Braguino
de Clément Cogitore, DVD + livret de 24 pages, Blaq Out, 18,90 euros.
Disponible depuis le 20 novembre 2018.

Carré 35 d’Éric Caravaca, DVD, Pyramide Vidéo, 19,99 euros.
Disponible depuis le 7 novembre 2018.

L’obscénité et la fureur de Julian Temple, DVD, Tamasa Diffusion, 18,90 euros.
Disponible depuis le 2 octobre 2018.

Sans adieu de Christophe Agou, DVD, Blaq Out, 18,90 euros. Disponible depuis le 20 novembre 2018.