Semaine de la critique 2026 : les courts métrages en compétition (2/2)
Deuxième journée de compétition des courts métrages à la Semaine de la critique ce mardi 19 mai, avec un second programme composé de cinq titres venant de différents coins de la planète.
Que travaillent en nous les territoires que nous habitons au quotidien ? Et quelles brèches creusent dans notre cœur ceux qui nous manquent ? Comment les jeunes cinéastes s’emparent-ils du dialogue entre les âmes et les lieux ? C’est ce que nous propose d’explorer cette seconde séance de courts en compétition de la Semaine de la critique 2026, par l’entremise de cinq propositions de mise en scène habitées très fort par la question de l’espace. Créateur de fantasmes, traversé par les fantômes, dévasté par des maux plus ou moins visibles, il vient ouvrir, au moins en deux, l’identité des personnages.

Première escale de cette séance, Vaterland (soit “patrie” en français – photo ci-dessus) nous propose de rencontrer Yalto, jeune homme sympathique que l’on imagine être un alter-ego de Berthold Wahjudi, cinéaste d’origine indonésienne établi depuis plusieurs années en Allemagne. Le temps d’un voyage de quelques semaines, Yalto quitte l’Europe pour rendre visite à des membres de sa famille à Yogyakarta, sur l’île de Java, en Indonésie. Alors qu’il a adopté, par la force des choses, les codes européens, comment ne pas passer “là-bas” pour un bule, soit un babtou, un simple touriste ? Sa sœur l’embarque sur son scooter, mais il craint la vitesse ; les enfants fascinés s’amoncèlent en grappes autour de lui pour photographier son visage qui leur apparaît celui d’un étranger. Ni vraiment d’ici, ni tout à fait de là-bas, le film explore cet entre-deux induit par la migration, les privilèges perdus ou gagnés dans chaque pays, à la faveur des codes propres à chaque grille de lecture.
Avec son recours au plan fixe, son chapitrage romanesque et ses saynètes empreintes de nostalgie, cette comédie dramatique traite du thème de la double identité dans un style parent de celui de Rohmer ou Hong Sang-soo. Quel étonnement de découvrir les décors réels indonésiens perçus à travers un regard infusé de cette cinéphilie, ponctués d’airs de piano sages et élégants. L’identité formelle du film témoigne ainsi d’une hybridité reflet du métissage de son cinéaste. De par cet héritage, ainsi que dans une séquence d’ouverture présentant un dilemme moral, il est tentant de constater des liens avec le travail d’une cinéaste comme Carmen Leroi, dont Donne batterie était présenté en 2025 dans cette même compétition.

What Do you Seek in the Dark ? (photo ci-dessus), voilà une question adressée aux cinéphiles. Ceux que le cinéaste thaïlandais Tossaphon Riantong filme ici investissent une salle de cinéma mystérieuse pour se livrer à un ballet sexuel sulfureux. Pas nécessairement à l’abri des regards : sur l’écran de la salle, les personnages, notamment le Nosferatu de Murnau, ont les ébats à l’œil et nous emmènent dans une réflexion sur le quatrième mur qui sépare le public de l’œuvre.
Dans la lignée du Goodbye Dragonn Inn de Tsai Ming-liang (2003), le film constitue un hommage à l’espace de la salle de cinéma, utilisée ici comme territoire de cruising, laboratoire d’exploration des fantasmes et désirs enfouis du protagoniste, libre de se déployer dans ces ténèbres visuellement bluffants, où les vampires fictifs sont témoins de nos pulsions.

Si les radiations du désir sont par nature bénéfiques, on ne peut pas en dire autant des ondes nucléaires. “C’est vrai que ça se voit, la radioactivité ?”, demande un des touristes participant à la Visite en terre irradiée d’Anne-Sophie Girault (visuel ci-dessus). Avec ce documentaire animé traitant du territoire rural environnant la centrale nucléaire de Golfech, dans le Tarn-et-Garonne, la cinéaste s’emploie à rendre visible le phénomène et ses conséquences. Par le biais malin d’une visite guidée du coin proposée par Sophie, une jeune femme originaire du coin, le spectateur est pris par la main comme s’il comptait pour de bon parmi les participants. De la commune de Beaumont de Lomagne à celle de Coutures, nous traversons ces “villages maudits”, devenus fantômes, irradiés mais pas assez pour que s’ensuivent des compensations financières pour les habitant(e)s, ou des évacuations.
Le film expose de manière très documentée les nombreuses données techniques du travail de décontamination, ainsi que les modalités de cette exploration bizarre s’apparentant presque à du dark tourism. Sincèrement curieux de comprendre ces lieux abimés, les visiteurs se voient proposer d’acheter des goodies et de poster leurs commentaires sur les réseaux sociaux. L’animation en terre animée et drotoscopie (voir l’entretien avec la cinéaste expliquant ces techniques) donnent corps, entre abstraction et figuration, à la matière radioactive. Tel un minuscule point au loin, la centrale semble si loin, comme une menace intangible. Tout deviendra plus concret lorsque la guide Sophie évoquera son histoire personnelle et le décès de son père.

Nafron, de Daood Al Abdula (Syrie/Allemagne, photo ci-dessus), dont le titre est “un mot arabe qui décrit une personne dont l’identité n’a pas de valeur, qui est invisible et qui existe en marge de la société”, nous propulse dans une ville fantôme d’un autre registre. Nous voici en Syrie, deux semaines après la chute du régime de Bachar Al-Assad, au cœur d’un Damas dévasté par les affrontements, croulant sous les fragments d’âmes et de béton.
Film de décombres, porté par un sens du cadre d’une grande puissance, la force de Nafron réside dans ses compositions de plans fixes hantés par un silence radical, qui ressemble à une volonté d’appréhender le chaos par la géométrie. Nous y suivons une femme, rare visage humain, en quête d’un proche au beau milieu de ce paysage urbain dévasté. Elle fera la rencontre d’une autre femme alliée, et autour d’elles, avec ses pierres froissées comme de vulgaires morceaux de papier, ses amas d’étages effondrés, la ville apparaît comme une plaie béante. Rivées au milieu du plan, le film a capté ces personnages dans une période de limbes, suspendue entre les ruines du régime et la nécessité de reconstruire l’après.

Enfin, le scénario du film de Sarra Ryma À quoi rêvent les maknines ? (photo ci-dessus) se penche sur les rêves d’exil vers l’Europe de deux jeunes hommes algériens liés par une forte amitié. Ce beau titre restera énigmatique pour quiconque n’est pas féru d’ornithologie : le “maknine”, terme emprunté à l’arabe, est un petit oiseau, le chardonneret. Il s’agit d’une espèce protégée, dont la mythologie parle comme d’“un oiseau enchanteur, qui a l’immense pouvoir de ramener tout immigrant au pays. […] Il faut dire que l’oiseau a la tête rouge et noire, les couleurs de l’équipe de foot algéroise.” (1)
Rares et convoités, il représente un moyen pour les deux amis de gagner de l’argent, puisqu’à Alger, des concours de chant de maknines sont organisés clandestinement et font l’objet de paris. La cinéaste Sarra Ryma a ici pour ambition de dépeindre le désir de départ à la fois nourri et retenu de toute une génération, un moment de bascule pour ces deux amis d’enfance qui souhaitent s’envoler mais doutent à travers les rues d’Alger. La bande originale du film, avec la présence du groupe américain Cigarettes After Sex, traduit la double appartenance de la cinéaste, nourrie des décors algériens comme de la culture occidentale.
1. in Libération du 15 juillet 2020.
À lire aussi :
- Sur la séance de compétition 1 de la Semaine de la critique 2026.
- Sur la séance spéciale de la Semaine de la critique 2026.


