Quinzaine 2026 : errances, dispositifs et feux intérieurs
Rattraper Cannes sans y aller relève désormais du possible, surtout avec la Quinzaine des cinéastes, dont la sélection est reprise en salle à Paris, avant de circuler à travers la France, du 10 au 21 juin.
Côté courts, le cru 2026 de la Quinzaine 2026 s’inscrit dans la tradition d’une sélection internationale contemporaine souvent conceptuelle, parfois hybride, où dominent récits intimes, dispositifs réflexifs et formes proches de l’essai, de l’installation ou de la performance. Une sélection stimulante, mais parfois très consciente de ses propres effets, où plusieurs films semblent pensés autant comme objets de discours que comme expériences sensibles.
Au programme : neuf films – fiction, documentaire, animation – venus des quatre coins du monde, parmi lesquels deux moyens métrages. Au sein de cet ensemble émergent quelques propositions plus ouvertes au récit, au fantastique ou à l’errance poétique : le glacial et absurde Pithead (photo ci-dessus), mais surtout l’impressionnant À la recherche de l’oiseau gris aux rayures vertes de Saïd Hamich Benlarbi (photo de bandeau).

Le cinéma-dispositif
On a beau relire plusieurs fois le résumé de The Joyless Economy, il appartient à cette catégorie de synopsis qui ne disent presque rien du film que l’on vient de voir. Peut-être parce que celui-ci demeure en partie inénarrable. Peut-être aussi parce que sa matière narrative semble constamment écrasée par sa charge intellectuelle et conceptuelle.
L’idée est pourtant magnifique : à partir de matériaux bruts – entretiens, souvenirs, films aimés –, Marjorie Conrad construit une sorte de portrait mental, un faux documentaire conscient de son propre mensonge, autour d’une existence où le sexe, les images et la culture circulent sans produire de véritable joie. Cette joie absente du titre, c’est tout le trouble et toute la beauté de ce moyen métrage de la réalisatrice franco-américaine basée à Seattle. Mais le choix du noir et blanc saturé, de l’image brouillée, de l’écran partagé, de la focalisation externe (“tu” au lieu de “je”) et surtout d’une voix off détachée, presque narcotique, transforme progressivement le film en flux mental hypnotique, engourdi, presque anesthésié. Un objet conceptuel fascinant, mais qui aurait peut-être gagné à moins cultiver sa froideur.
Au final, sans doute, son véritable sujet n’est peut-être pas tant le portrait intime d’une dissociation contemporaine qu’une réflexion sur le cinéma lui-même : sur la mémoire, sur le récit de soi, sur le caractère insaisissable, contradictoire et opaque de toute vérité.

Même impression avec Oh Boy d’Antonio Donato (photo ci-dessus) : celle d’un film stimulant, souvent drôle, mais qui semble contenir son propre commentaire critique. Cette chronique située dans le sud de l’Italie, autour de différentes figures masculines – un joueur de ping-pong, un adolescent au ballon, deux saxophonistes, un touriste américain – observe des hommes condamnés à performer leur virilité comme des coqs de basse-cour.
La séquence du restaurant avec les touristes n’est pas sans rappeler le comique de situation de The White Lotus de Mike White. Le touriste américain y demande à préparer lui-même le poisson à la place du serveur, persuadé de maîtriser un savoir-faire que le réel dément immédiatement. Mais Oh Boy ne se réduit pas à sa mécanique satirique. Derrière les numéros de domination et les postures masculines affleure peu à peu une étrange mélancolie de l’après, comme si ces hommes demeuraient condamnés à rejouer éternellement des rôles devenus vides.

Du malaise contemporain
Plus loin dans la sélection apparaissent plusieurs figures contemporaines du malaise, de l’inadéquation ou de l’identité empêchée. Qu’il prenne la forme de la fable animalière, du fantastique ou du décalage social, le cinéma devient alors ici le lieu d’existences incapables d’entrer harmonieusement dans le monde qui les entoure.
Après Mordre les morts, la réalisatrice japonaise Honami Yano poursuit avec Eri (visuel ci-dessus) son exploration des questions de sexualité et de genre à travers une étrange fable anthropomorphe située dans le monde des vaches laitières. Porté par une voix off à la première personne racontant un coup de foudre lesbien et les troubles du désir et de la différence, le film déploie une animation artisanale mêlant dessins, banc-titre et tablette graphique. L’univers de Honami Yano s’organise alors autour d’un centre tourbillonnant et vorace, sous le signe du songe, du désir et du tourment.

Cette question de l’inadéquation traverse également Free Eliza (Notes on an Anatomical Imperfection) de la réalisatrice grecque Alexandra Matheou (photo ci-dessus), à travers une satire mélancolique de la positivité contemporaine. Eliza, employée d’un complexe hôtelier incapable physiquement de sourire – ses lèvres semblant naturellement orientées vers le bas –, traverse un univers saturé de bienveillance obligatoire, de politesse professionnelle et de bonheur performatif.
Là encore, le film devient plus troublant lorsqu’il s’éloigne de son dispositif théorique pour prendre les accents d’un journal intime mélancolique. Eliza y apparaît comme un être humain (et non comme une employée) perpétuellement décalé par rapport au monde qu’elle traverse, dans une tonalité qui n’est pas sans rappeler Rien à foutre d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre (2022).
Plus souterrain encore, Madrugada de Sebastian Lojo (photo ci-dessous) déplace ce sentiment d’inadéquation du côté du fantastique. Avouons d’emblée ne pas être certains d’avoir entièrement saisi ce film de vampires autour d’une malédiction familiale et congénitale. Mais le cinéaste guatémaltèque, déjà confirmé, propose surtout une œuvre profondément visuelle, inspirée par le Trouble Every Day de Claire Denis (2001) : un film presque muet, une composition onirique dans laquelle chaque plan semble travaillé comme une matière précieuse. L’histoire de ces parents tentant de protéger leur enfant de cette malédiction devient alors moins un récit horrifique qu’une métaphore discrète de la transmission elle-même : celle d’un cinéma qui saigne et continue de se fabriquer dans le secret, dans la marginalité, dans la nuit.

Retour du récit / du territoire / du mythe
À l’inverse de ces films du dispositif, plusieurs œuvres de la sélection réintroduisent du récit, du territoire et une forme de circulation dans le monde. Le cinéma y retrouve quelque chose de l’errance, du conte ou de la quête. Le très étrange Pithead du duo belge Wannes Vanspauwen/Pol De Plecker fonctionne ainsi presque comme un passage intermédiaire : un objet glacial et absurde, quelque part entre le rêve black metal et le conte post-apocalyptique, où une femme croise un pingouin solitaire échoué sur un arbre.
Le film soudanais Nothing Happens After Your Absence d’Ibrahim Omar (photo ci-dessous) appartient à cette catégorie de films qui, cette année, mettaient le cinéma lui-même en scène. On aurait pu craindre un objet théorique ou froid ; c’est tout le contraire. Le film met en scène une équipe chargée d’organiser une projection dans un contexte où plus personne, semble-t-il, ne s’intéresse vraiment au cinéma, tandis que la guerre éclate progressivement autour d’eux. Le choix du film à projeter donne lieu à une étrange compétition de football où les équipes portent les noms des cinéastes en lice : Kiarostami, Sissako, Suleiman, Sembène.
Des références ici pleinement assumées, jamais écrasantes, qui inscrivent le film dans une histoire du cinéma mondial pensée comme circulation et transmission. Mais ce cadre fictionnel, presque burlesque par moments, ouvre peu à peu vers une autre échelle, hors champ, infiniment plus grave : celle du réel historique et de la guerre.

Terminons par notre coup de cœur : À la recherche de l’oiseau gris aux rayures vertes de Saïd Hamich Benlarbi. Après une sélection souvent traversée par les dispositifs, le cinéaste franco-marocain réintroduit quelque chose de plus rare : le mystère du récit, le plaisir de l’errance, la présence concrète du monde. On aurait beau chercher, À la recherche de l’oiseau gris… n’est ni tout à fait une fiction, ni un documentaire, ni même réellement une quête.
Ce n’est peut-être pas tant l’histoire d’un oiseau mythologique qu’un film-chant, lyrique et coloré, où l’amour demeure la seule force capable de traverser les paysages arides de l’Atlas. Sellam, sourceur et chercheur d’eau, avance alors comme un personnage de conte, porté par un feu intérieur qui transforme peu à peu la sécheresse du monde en matière précieuse. Cette traversée du territoire marocain, avec ce visage marqué comme un paysage gardant en lui ses secrets et ses récits invisibles, s’offre à nous comme une dérive douce. Accompagné par la voix de Fairouz, le film circule entre chanson d’amour, conte populaire, road-movie et rêverie documentaire.
NB : Le neuvième court métrage sélectionné en compétition, non vu, était le film d’animation britannique Daughter of the Late Colonel d’Elizabeth Hobbs (visuel ci-dessous).

À lire aussi :
- Sur les séances de compétition de courts métrages 1 et 2 de la Semaine de la critique 2026.
- Sur le court métrage précédent d’Alexandra Matheou A Summer Place.


