Pierre Lottin vu par ceux qui l’ont filmé
Pierre Lottin fait l’objet d’un focus sur Brefcinema cette semaine et nous avons sollicité les réalisateurs des courts métrages réunis pour l’occasion pour qu’ils évoquent leur travail avec l’acteur, récompensé récemment du César 2026 du meilleur second rôle masculin pour L’étranger de François Ozon, qui nous a lui aussi aimablement envoyé un verbatim à ce sujet.
François Ozon
Il y a chez Pierre Lottin une virilité blessée qui m’intéresse.
Que ce soit dans dans Grâce à Dieu, Quand vient l’automne ou dernièrement L’étranger, j’ai aimé filmer une sensibilité à fleur de peau qui se cache derrière une masculinité souvent agressive ou toxique.
C’est cette ambiguïté et sa profondeur de jeu qui en font un grand acteur.

Photo : Carole Béthuel © 2025 Foz-Gaumont-France 2 Cinéma-Macassar Productions.
Baptiste Drapeau, réalisateur de Pin pon
Je me souviendrai toujours de mon premier échange avec Pierre. Je venais de lui transmettre le scénario de Pin pon via une connaissance commune. Nous nous sommes appelés pour en parler et il m’a tout de suite dit : “Tu sais, ce passage où je dis à Joseph « T’es tout mou » et après, je le secoue. On ne peut pas le rater... Il faut vraiment que Joseph soit tout mou pour que je le bouge. C’est du comique slapstick. Tout est là.” J’ai pris du temps avant de comprendre, car ce passage du film me semblait anodin, mais il avait entièrement raison ! Tout ce qui se jouait entre son personnage et celui incarné par Xavier Lacaille se résumait dans cette action. La rater voulait dire rater la totalité de son intervention. Pendant ce coup de fil, nous n’avons quasiment parlé que de ce court passage, mais à travers lui, c’est tout son rôle que nous avons travaillé.
Je trouve qu’il résume très bien le travail de Pierre, une intuition et un œil précis, couplé d’une obsession. Une obsession pour son personnage et pour la justesse qu’il doit délivrer dans le film. Je pense que Pierre ne viendra jamais jouer dans un film sans se donner à 100%, même pour un petit rôle ou pour une seule réplique.
J’ai adoré son exigence et je ne suis pas surpris qu’il ait pu interpréter avec autant de justesse toutes les partitions plus amples qu’on lui a données par la suite.

Jean-Charles Paugam, réalisateur de Nuit debout
J’ai découvert Pierre dans l’un de ses tout premiers courts métrages, Johnny (2011) de Bruno Ballouard. Il partageait l’affiche avec Finnegan Oldfield. La puissance de son jeu, sa présence à l’écran, son magnétisme naturel m’ont immédiatement tapé dans l’oeil.
À l’époque, je préparais mon troisième court métrage, Cadence (2015). Je l’ai rencontré pour lui proposer l’un des rôles principaux. Dans mon souvenir, on a parlé de tout, sauf du film. À quoi bon ? Un casting, c’est comme un date Tinder : on sait tout de suite si ça “matche” ou pas.
Entre Pierre et moi, ça a donc matché. À titre personnel, j’ai rarement rencontré une telle personnalité, avec autant de facettes différentes, tour à tour timide et exubérante, joyeuse et sombre, brute et sensible. Ce qui se traduit devant la caméra par une incroyable palette de jeu.
Pierre peut tout jouer, les gentils et les salauds, les idiots et les sensibles, le drame et la comédie. Il le prouve de manière éclatante dans Nuit debout, le court métrage qui est aujourd’hui visible sur la plateforme Brefcinema.
J’ai eu l’idée du film en voyant Adieu Philippine de Jacques Rozier. Au même moment, le mouvement “Nuit debout” battait son plein, place de la République. J’ai soudain imaginé Pierre en loser magnifique plongé au beau milieu d’une bande de jeunes activistes “bobos” et idéalistes. Avant de me lancer dans le scénario, je lui ai demandé s’il était partant, car il était hors de question que je fasse ce film sans lui.
J’ai écrit le personnage de Franck pour Pierre, avec son phrasé si particulier en tête, sa façon de se mouvoir dans l’espace, son sens de la rupture : ce mélange fascinant d’instinct et de technique. Pour autant, il a quand même réussi à me surprendre sur le tournage. Il faut dire que celui-ci n’était pas de tout repos, nous tournions dans les conditions du réel (CRS compris…), il y avait donc une bonne part d’improvisation. Pour une scène, j’ai demandé à une amie de me prêter son appartement. Elle avait un piano dans son salon. Pierre devait s’y balader (nu). Il s’est approché du piano et s’est mis à jouer – parfaitement – quelques notes d’un morceau de Chilly Gonzales.
Rétrospectivement, cette improvisation de Pierre a été un pur moment de génie, car elle a soudain apporté à son personnage un décalage, une profondeur, un hors-champ qui n’existait pas dans le scénario. Je ne me suis d’ailleurs pas gêné pour reprendre cette idée dans La bataille du rail (2019), le long métrage tiré de Nuit debout, dans lequel Pierre a repris le rôle de Franck… et l’a sublimé encore une fois.

Aurélien Vernhes-Lermusiaux, réalisateur de Lino
Quand nous avons commencé la préparation de Lino, Pierre Lottin m’est très vite apparu comme une évidence. Je connaissais sa filmographie déjà éclectique et sa capacité à se fondre dans des genres cinématographiques très différents. Pour moi, c’est le signe d’un acteur complet, mais aussi d’une personnalité engagée capable de faire des choix forts et d’assumer des glissements qui font aujourd’hui la singularité et la richesse de son parcours.
Les débuts de notre relation de travail ont été très faciles. Il était pour moi déterminant de faire des répétitions et Pierre a tout de suite accepté et s’est rendu totalement disponible pour qu’on puisse trouver ensemble la voie de l’incarnation du personnage de Lino. Lino est un personnage complexe, traumatisé par l’horreur qu’il a traversée à un moment de sa vie. Il est à la fois habité par un mal qui le ronge et en même temps presque sec, vide à l’intérieur. Son humanité s’effrite… Sans en faire un personnage absent, ignorant ou vide, nous devions trouver le moyen de rendre palpable sa manière de vivre à travers le trauma. De plus, sa relation avec le personnage de Charly, interprété par Lola Le Lann, était décisive dans le glissement qui s’opère dans le récit. Ils ont tous les deux un langage propre, à côté de celui des autres personnages du film. Une façon de s’exprimer, de se mouvoir et d’évoluer dans le plan qui finit par être similaire et qui les réunit.
Pierre est un acteur qui travaille énormément, qui est à la fois instinctif, mais aussi possédé par une énergie bien à lui. Et ça c’est unique ! Il est capable d’aller chercher en profondeur des humeurs ou des émotions qu’il met au service du film. Il fuit l’intellectualisation de l’interprétation, mais se laisse plutôt habiter par des perceptions, une manière bien personnelle de voir et de ressentir le monde. En cela, Pierre fut un partenaire de jeu unique, une rencontre qui marque et évidemment les premiers pas d’une collaboration que nous prolongerons dans l’avenir.
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