News 09/02/2026

La soirée qui s’en vient est flamboyante !

C’est un moyen métrage documentaire qui s’est vu cette année couronné du Prix du meilleur court métrage décerné par le Syndicat français de la critique de cinéma (SFCC). Nous avons, pour cette belle occasion, posé quelques questions à Jean-Baptiste Mees, réalisateur de La journée qui s’en vient est flambant neuve.

Votre parcours de cinéaste commence à Marseille et ses alentours, où vous avez réalisé plusieurs films avant de tourner ce très beau moyen métrage au Québec, à Montréal. Il y a au moins un océan entre ces deux territoires, quelle passerelle voyez-vous entre ce qui caractérise les espaces de vos films précédents et celui-ci ? 

Je suis passé par le master “Écritures documentaires” de l’Université Aix-Marseille entre 2011 et 2013. J’y ai tourné un film de fin d’études, 15 ans, qui raconte l’été qui suit le premier choix d’orientation scolaire pour une petite bande de collégiens de l’Estaque, au nord de Marseille. Je me suis intéressé à ce moment suspendu entre le collège et ce qui arrive ensuite. Mes films suivants se sont inscrits dans une espèce de continuité et je me suis à chaque fois décalé un peu plus vers l’ouest de Marseille : Port-de-Bouc et Fos-sur-Mer. Le premier, La vie adulte, est le récit d’initiation d’un jeune apprenti en mécanique nautique plein de fougue, qui se découvre autrement sous l’eau à travers la plongée sous-marine. Plonger encore s’attachait, lui, aux “deuils” multiples que partageaient trois piliers, aîné(e)s d’un club amateur de plongée sous-marine. Au lendemain d’un accident touchant le club, chacune et chacun se trouvait dans la nécessité de revisiter son histoire, d’abandonner quelque chose et de s’ouvrir à demain. C’est cette bascule, ce mouvement de nécessaire réajustement que j’ai eu envie d’explorer encore en filmant le restaurant de déjeuner, mais cette fois au cours d’un moment concentré, fugitif et fragile. Un moment non plus lié à un évènement exceptionnel, mais inscrit dans le quotidien. Filmer le petit-déjeuner (le “déjeuner” au Québec) comme un temps suspendu entre la nuit qui s’en va et le jour qui s’en vient. Le temps du réveil, celui d’un mouvement, parfois infime, qui va de l’intérieur de soi vers l’extérieur. Le déjeuner comme le moment où peut surgir l’appétit, mais aussi, peut-être, une forme de désir pour le jour qui s’en vient. 

Comment avez-vous découvert ces deux restos-déjeuners de Montréal, le Corvette Express et le Nouveau Canada Hot Dog ?

En arrivant à Montréal, je me sentais moi-même dans un moment de renouvellement nécessaire. C’était l’hiver et je connaissais peu de monde. La journée, je marchais beaucoup et, un jour de tempête de neige, je suis passé devant le Nouveau Canada Hot Dog. J’ai tout de suite eu envie d’y entrer pour m’y réchauffer, boire un café et manger quelque chose. J’ai découvert le Corvette Express peu après, qui est devenu un ancrage important.

Avant cela, j’étais déjà très attiré par les diners du cinéma américain. En particulier par le Double R Diner de Twin Peaks, que j’ai beaucoup fantasmé – et que j’ai même visité en pèlerinage en 2016. Alors, quand je suis arrivé en Amérique du Nord, ce sont des endroits que j’ai fréquentés naturellement, et qui m’ont souvent accueilli au sortir de mauvaises nuits. J’y ai peu à peu défait mon fantasme et ce sont devenus pour moi aussi des lieux refuges. C’est un de ces matins que j’ai senti que j’avais envie de tourner un film au restaurant. Ce sentiment vif a guidé l’écriture du film. C’est depuis le restaurant que j’ai médité, réfléchi et mis les choses en place. Je trouvais du sens à ma présence ici, c’était littéralement une journée flambant neuve !

Entre la découverte de ces lieux, le lien créé avec les client(e)s, les entretiens menés avec elleux, combien de temps a duré votre tournage ? Ces entretiens, montés en off sur les images, ont-ils été menés sur place dans les restaurants ? 

J’ai commencé à fréquenter le Nouveau Canada et le Corvette en février 2022. Assez vite, je me suis mis à écrire des choses dans mon carnet. Un copain me faisait lire de la poésie contemporaine québécoise et j’y ai trouvé des formes d’écritures documentaires et spontanées qui m’ont inspiré. Petit à petit, mes notes sont devenues de courts poèmes et, dans le même temps, j’expérimentais le film Super 8, 16 mm et le son exploratoire au sein d’ateliers du centre d’artistes Main Film.

Au printemps, j’ai sorti un micro pour la première fois. J’ai mis du temps à trouver le bon système de prise de son, en expérimentant d’abord de manière non-synchrone puis en introduisant petit à petit du son direct. Cela a contribué selon moi à la forme du film et j’y ai trouvé beaucoup de liberté. Je prenais des sons de la cuisine, de l’huile qui bout, du café qui coule, et cela a été une manière pour moi de rencontrer le staff ainsi que les client·es. Immédiatement, certain·e·s se sont saisis de mon micro. C’est le cas de Poupoune, ou Gannon, que j’ai souvent filmés ensuite. J’ai réalisé qu’il s’agissait de personnes très seules, ma présence avec ce micro constituait une occasion pour elleux de briser cette solitude, de parler à quelqu’un. Mes premières questions étaient très pragmatiques, apparemment anodines. Je demandais : “Qu’est-ce que vous aimez manger ici ?” ou “Pourquoi venez-vous au restaurant ?”. Les réponses étaient souvent fournies. En creux, j’y entendais la solitude, la vieillesse, la gentrification…

Et à l’été, j’ai commencé à venir au restaurant avec une caméra Super 8. Souvent, j’enregistrais une personne au son, puis nous nous donnions rendez-vous la semaine suivante pour tourner une scène dont nous parlions à l’avance.

Il y a une dimension forte de pur plaisir dans le cadre et la perspective, la beauté de ces images diurnes et nocturnes, grâce à ces décors, ces néons, ces couleurs où le passé dialogue avec le présent, le goût pour les reflets dans les vitres qui me fait penser par exemple aux photos de Saul Leiter, au travail du chef-opérateur Ed Lachman ou du peintre Edward Hopper. C’est une gourmandise visuelle empreinte de mélancolie, qui fait écho au contenu des assiettes. Font-elles écho à votre propre cinéphilie ?

Oui, au-delà du diner de Twin Peaks, je suis évidemment friand de toute l’iconographie des diners américains au cinéma, et globalement de la rue américaine de la deuxième partie du XXe siècle, disons. J’aime les jeux de cadres dans le cadre, et j’ai aussi pensé à Jacques Tati.

Mais il y a aussi quelque chose de très pragmatique dans mon usage du Super 8 : j’ai choisi de tourner sur pied, quasi sans aucun mouvement de caméra. Mon cadre est frontal, et il découpe l’espace déjà contraint du restaurant en fragments : un visage, une assiette, un napperon en papier, la télévision, la fenêtre. Il s’y opère je crois un mouvement de mise en lien, de circulation, entre les objets et les êtres qui fréquentent le restaurant. Les micro-récits du film sont tendus entre l’intérieur protecteur et le dehors, la ville, la journée en devenir. En ce sens, les reflets dans la vitre me permettaient de convoquer les deux espaces dans le même cadre. Se tenir au restaurant, c’est vivre la solitude, mais ensemble. C’est peut-être trouver du réconfort, du courage, mais après, il faudra sortir, commencer la journée…

Votre film constitue un hommage à la réalité de ces restaurants, au travail de leurs équipes, à leurs client(e)s., à ces lieux de communauté et de lien - les plans de fin, l’interaction en langue des signes entre ces deux personnages cristallisent cette dimension… 

Oui, je trouve quelque chose de très beau dans le travail de soin qui est apporté par les waitresses aux personnes qui fréquentent ces restaurants, qui sont encore bon marché dans une ville devenues de plus en plus difficile à vivre. Ce sont comme des refuges, ils permettent à des gens très seuls, des gens malades ou des gens pauvres de pouvoir bénéficier d’un espace de soin et de confort, où iels sont appelés par leurs noms, et où l’on connaît même leurs menus favoris. La dame qui mange en chantonnant dans le film le dit bien : “Un restaurant, c’est fait pour se restaurer”. Ce sont des endroits où l’on mange souvent seul, mais qui permettent aussi la rencontre, et effectivement, tout le tournage convergeait vers celle qui clôt le film entre une Parmida, une jeune Iranienne anglophone qui vit l’exil, et Denise, une francophone malentendante, qui parlent en lange des signes, par écrit, et se touchent les mains.

Plusieurs plans superbes montrent des personnes qui écrivent à la main justement, des lettres ou leur journal, un lien semble se tisser ici avec la pratique artisanale de l’argentique. Comment l’usage de ce médium résonne-t-il avec l’essence du film ? 

J’ai tourné seul, avec quelque chose de très artisanal en effet. Il y avait aux racines du projet le désir de casser ma façon de faire lorsque je tournais en numérique, en filmant au long cours, en inscrivant les personnes filmées dans des récits linéaires. J’ai fait un lien entre l’écriture poétique que je menais et le filmage à la fois impressionniste et contraint en durée du film Super 8 (une cartouche = 2 min 30), et j’ai construit l’écriture du film comme une correspondance entre les deux formes. Il me plaisait aussi de filmer en pellicule et au présent cet espace du diner suspendu dans un imaginaire immuable du cinéma états-unien. Le Super 8 me paraissait très ludique, sa nature grossière et organique porte bien le caractère nourricier, gourmand, protecteur du lieu. Le film me paraissait également le médium adapté pour filmer les visages des client·es, et tenter de révéler ce qui se joue de volatil derrière les yeux de celleux-ci, après le réveil, au moment du premier café.

La structure du film semble guidée par le ciel : le point d’entrée est une éclipse, puis la météo rythme le film, la présence de la neige, les feux de forêt dus au réchauffement climatique... Est-ce un point qui s’est dessiné au moment de l’écriture au montage ? 

Durant les trois années du tournage, je fréquentais les restaurants chaque semaine. La météo que l’on écoute depuis le poste de télévision rythme les matins au restaurant. Elle est porteuse de promesses pour la journée à venir, je l’ai régulièrement filmée ou enregistrée. J’étais frappé aussi par le traitement absurde du réchauffement climatique par les journalistes qui se réjouissaient parfois de pouvoir jouer encore au golf en novembre. Les saisons sont très marquées au Québec, et je les ai filmées depuis la vitre du restaurant. Tout cela a pris une tournure autrement plus tragique au moment des gigantesques feux de forêt. Il était clair alors que le film allait se terminer au milieu du smog qui envahissait Montréal. C’est au montage que l’ouverture par l’éclipse, qui était aussi littéralement une double journée flambant neuve – puisque le soleil est apparu deux fois –, s’est imposée.

Qu’est-ce qui a guidé vos choix musicaux ? Ces rythmes et ce piano mélancolique évoquent des tonalités autochtones des peuples premières nations d’Amérique du Nord…

Il y a d’une part le morceau du musicien new-yorkais Moondog, All Is Loneliness, qui me poursuit depuis une dizaine d’années, et que j’avais en tête dès les premiers tournages. Son chant magnifique qui dit "All is loneliness" et son rythme obsédant me semblent sublimer quelque chose de ce chœur de solitudes que constitue le film. À la fin, il agit presque comme une incantation qui amène la pluie. Il y a aussi la musique de mes amies québécoises Cassandre Henri et Abèle Kilbir qui ont composé pour le film. Le piano de Cassandre surgit d’abord au moment où le cuisinier pose le “Bob sandwich” sur le comptoir. C’est le sandwich signature du Corvette, que Gannon déguste ensuite, entouré d’autres clients solitaires. Il y a quelque chose qui circule entre eux, par les regards, la lumière, les sons de la cuisine, que le piano vient révéler. Nous avons travaillé à distance avec Cassandre et Abèle, puisque j’ai monté à Marseille, et j’ai été très ému quand elles ont trouvé le ton juste. J’y retrouvais la sensation familière de ce qui se joue au restaurant. 

Que signifie pour vous à travers ce prix la reconnaissance de la critique, aujourd’hui dans notre présent et à ce moment-là dans votre parcours de cinéaste ? Êtes-vous lecteur d’écrits sur le cinéma ?

 Je suis très heureux de cette reconnaissance du SFCC, d’autant plus que pour ce dernier film, je me suis aventuré sur de nouveaux terrains, en travaillant en Super 8 et en fragmentant le récit. Cela me donne un bel élan pour poursuivre dans cette direction.

Autrefois, je lisais régulièrement les Cahiers du Cinéma. Aujourd’hui, depuis le Québec j’aime lire occasionnellement la critique en ligne : Critikat, Débordements, Bref, etc. Ainsi que Panorama et 24 images pour le Québec. Au sortir d’un film, mon premier réflexe est souvent d’aller confronter mes impressions aux critiques. Oui je pense que les écrits sur le cinéma sont indispensables et contribuent à éveiller nos regards !

Propos recueillis par Cloé Tralci

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