FCDEP 2026 : Collectifs singuliers
La mi-octobre est l’heure du retour du Festival des cinémas expérimentaux et différents de Paris. La 28e édition de l’événement, qui se déroulera entre le 9 et le 18 octobre, nous est présentée par ses deux co-directeurs artistiques : Charlie Hewison et Ejla Kovačević.
Cette année sera la 28e pour le Festival des cinémas différents et expérimentaux de Paris (FCDEP), mais le Collectif Jeune Cinéma (CJC), qui en est l’organisateur, existe depuis beaucoup plus longtemps. Fondé en 1971, il est même la plus ancienne des coopératives européennes toujours en activité consacrées à la distribution, à la programmation et à la préservation des cinémas différents et expérimentaux. Et pendant ces cinquante-cinq années, cinéastes, programmateur/trices, artistes et d’autres compagnon(ne)s de route se sont succédés, chaque nouvelle génération travaillant avec celles qui l’ont précédée et avec les films déposés par celles-ci, tout en en déposant de nouveaux, en les programmant ensemble et en les remettant en circulation.
Cette continuité repose alors sur des transformations assez constantes. Il faut renégocier très souvent ce qui fait collectif : qui le compose, comment on y entre, comment les décisions y sont prises, comment les responsabilités et les savoirs se transmettent, et comment des pratiques et des sensibilités singulières peuvent cohabiter. Bien sûr, ce n’est pas toujours simple, cette cohabitation, ni forcément paisible. Car elle implique de composer avec des conceptions divergentes, même parfois conflictuelles, du cinéma, de sa programmation, de sa circulation, du collectif lui-même. Cette tension, cette problématique traversent les films eux-mêmes. L’histoire des cinémas différents et expérimentaux s’écrit en effet à travers des noms propres et des gestes singuliers, mais elle est tout autant une histoire de groupes, de mouvements, de coopératives, de laboratoires et de collectifs. Derrière cette image de l’artiste labourant seul·e se trouvent très souvent des infrastructures, des solidarités et des luttes collectives. Dans l’autre sens, une œuvre signée à plusieurs ne fait pas pour autant disparaître les expériences et les désirs individuels qui la composent.

Un.e ET Un.es
Pour cette 28e édition du FCDEP, qui se tiendra du 9 au 18 octobre, on souhaite aborder cette ambivalence. Le programme Focus a donc pour titre “Un·e ET Un·es”. On ne choisit pas entre le collectif et l’individu, ni ne fait de l’un le remède de l’autre. Plutôt, on tente d’explorer les endroits où ils se frottent, où l’on doit tenir les deux ensemble (“ET”, dans le sens informatique du terme : une opération qui exige que les deux conditions soient présentes en même temps). Quelles sont les formes cinématographiques qui émergent justement de ces frottements ?
Chacune des six soirées du Focus répond de manière un peu différente à cette question, et l’ensemble se déploie dans plusieurs lieux à travers Paris et l’Île-de-France. Cette circulation fait par ailleurs partie du programme, les soirées s’inscrivant dans des lieux bien différents les uns des autres, avec leurs propres histoires et leurs propres manières de fonctionner (le plus souvent collectives et même autogérées).
Dès l’ouverture, le vendredi 9 octobre à ART_L à Montreuil, “Find Your Footage”, programmée en partenariat avec le collectif Déficit, partira du net found footage. Ici, le geste singulier des cinéastes se construit à partir d’images qui ne leur appartiennent pas : images trouvées sur internet, souvent anonymes, partagées sur les réseaux et remaniées à l’infini dans l’espace du web. Que signifie faire œuvre, ou même faire auteur/trice, à partir d’images qui ont déjà circulé entre tant de mains, de plateformes et de contextes ? Les films ici, dont We Are Winning Don’t Forget de Jean-Gabriel Périot (2004), When Will it Stop d’Andrea Quinto (2026, visuel ci-dessous), ou l’un des Videotracts for Palestine produit par le collectif anonyme du même nom (2024), proposent ainsi différentes manières de se réapproprier cette matière commune, de la réarticuler à des fins militantes et/ou intimes, avant de la remettre en circulation.
Et ce principe ne s’arrêtera pas aux films programmés. La soirée elle-même cherchera à prolonger cette circulation/réappropriation des images à travers un dispositif de VJing participatif porté par les artistes Noiram, FrenchFox et Rale, une installation de l’artiste-plasticienne Maïlys Cluzet, un DJ set d’Asha et, enfin, une caméra qui pourra passer de main en main parmi les spectateurs/trices, les images ainsi filmées étant diffusées en direct pour produire un film collectif éphémère.

Le lendemain (samedi 10 octobre), à l’Anomalie, dans le quartier Montparnasse, le programme “Every Little Cell” abordera la question depuis un angle a priori plus intime, en se centrant sur les rapports au monde des corps crip, et des expériences de maladies ou du trauma. À partir de ces expériences profondément singulières, la mise en relation des œuvres dans ce programme permet également de regarder ce qui dépasse l’individu : les solidarités et formes de résistances collectives qu’elles appellent, mais également les normes de validité auxquelles ces corps se confrontent, imposées par les structures sociales et institutionnelles.
On y verra donc, entre autres, Buffalo Death Mask (2013) du cinéaste canadien Mike Hoolboom, méditation sur le fait d’avoir survécu aux années sida, This Little Light of Mine (2020) de l’artiste française MaLo Sutra Fish, autour des crises d’épilepsie, et A World That Seems Familiar (2026, visuel ci-dessous) du cinéaste vietnamien Ngo Kanh An, qui explore la perte de mémoire comme érosion du sentiment d’identité. La performance de Martin Bas, Chronic Troubles and Diluted Hours, Basis of our Counterpowers, viendra enfin prolonger ces questions en évoquant la maladie chronique et le temps crip, pour interroger les formes de résistance et de contre-pouvoir qui peuvent s’y construire.

Dimanche 11 octobre, on se retrouvera ensuite au Dynamo, à Pantin, pour le programme “Antifilms & Punks”. Cette soirée sera consacrée à presque un siècle d’expérimentations au sein du ciné-club Zagreb, le plus vieux ciné-club d’Europe du Sud-Est, fondé en 1928. Le programme montrera l’évolution des poétiques : de la radicalité structurelle des années 1960, incarnée par l’anti-film culte K3 ou Ciel dégagé sans nuages (1963) et les brûlures de pellicule dans le film de performance Caryocinèse (1965), jusqu’aux tendances contemporaines qui prolongent les expérimentations avec la perception et les formes d’images (En dessous, 2022 ; Show Girls, 2011), ainsi qu’avec la matérialité de l’image numérique (k†›Å 7ë÷@qÀ, 2018).
La seconde lignée se caractérise par un jeu dadaïste, un regard satirique sur les points névralgiques de la société, tels que le consumérisme (Goutte à goutte vers des cheveux sains, 1963), le machisme (La meilleure vie de Ken K., 2018), l’aliénation numérique (the-room.exe, 2023, visuel ci-dessous), la touristification (Ljetodont, 2026). Petra Belc, responsable des archives et du patrimoine du ciné-club, sera présente pour introduire la séance et parler de l’héritage du club dans le contexte local et international. Après la projection, on passera à la salle de concert pour danser avec Adolf Hibou, un groupe de noise punk de Montpellier dont la musique sera augmentée de films d’animations projetés en VJing, réalisés par certaines des plus grandes figures de la scène underground française et internationale.

Pour la quatrième séance du focus, la soirée aura lieu à The Wrong Side, dans le XVIIIe arrondissement. Intitulé “What Happens When a Memory Dies”, ce programme du mardi 13 octobre aborde les mémoires instables, en voie de disparition ou reconstruites, et ce qui, en elles, peut devenir collectif. Dans Laws of Ruins (2024), par exemple, Marianne Fahmy part des traces matérielles d’Alexandrie pour faire des lieux menacés ou disparus de la ville les supports d’une mémoire collective, capable à son tour d’ouvrir vers d’autres futurs. Le long métrage de Youhanna Nagy And There Was Evening and There Was Morning. The First Day (2023) fait presque le chemin inverse : face à l’absence d’archives personnelles, le cinéaste utilise des films de famille d’inconnu(e)s pour reconstruire une mémoire qui pourrait être la sienne.
La circulation entre collectif et individu se retrouve aussi dans les modes de fabrication et de présentation des œuvres dans la soirée, avec un film du collectif égyptien South of Ajdabya, I’ve Known Rivers (2021, visuel ci-dessous) et une installation en double écran de Mira Adoumier et Carine Doumit, membres du collectif libanais The Camelia Committee. Enfin, la soirée accueillera également une performance sonore de Randa Megahed, donnant une autre forme encore à cette mémoire instable, en travaillant sur la désintégration du son jusqu’à “donner corps à l’acte d’oubli”.

Puis, cinquième séance Focus, “Surimpressions constituantes”, le mercredi 14 octobre à l’A.E.R.I à Montreuil. La surimpression y sera explorée en tant que manière très concrète de faire coexister plusieurs images, corps, temps et individualités dans un même espace, sans nécessairement les faire se confondre.
Dans la trilogie des Faces in the Crowd (2019), du Colectivo Los Ingrávidos, les manifestations au Mexique commémorant les massacres de Tlatelolco deviennent la matière pour la création de collectivités politiques à travers le temps et l’espace, là où Marylène Négro, dans son Révolution française (rappel) (2026, visuel ci-dessous), superpose des scènes tirées de quatre-vingt-quinze films sur la Révolution de 1789, histoire de nous rappeler, dans le contexte d’aujourd’hui, qu’on a bien su à d’autres moments de notre histoire se rassembler pour combattre des forces autoritaires.

Enfin, le samedi 17 octobre, la dernière soirée du Focus à Mains d’œuvres (Saint-Ouen). Cette soirée, entièrement consacrée aux performances de cinéma élargi, a comme titre “Matières en partage”. Manière d’évoquer justement ce qui se joue dans les trois performances qui auront lieu ce soir-là, où plusieurs artistes manipulent ensemble images, sons, lumière, pellicule et appareils, et où l’œuvre n’existe que dans leur rencontre, au moment même de la performance.
Dans Deux forêts, par exemple, deux projets 16 mm d’Agnès Perrais et de Julien Pluchard, développés séparément mais sur une même tireuse-contact au labo L’Etna, se retrouvent en double projection, pendant qu’Alyzée Soudet-Polaris improvise en direct à partir de ce que cette rencontre produit. Submemorias de un rollo, de Labodoble (visuel ci-dessous), fera de la matière même de la pellicule un lieu de réflexion sur l’extractivisme et ses traces, et Reminder, de Méryll Ampe et Sergej Vutuc, fera dialoguer des boucles 16 mm, des manipulations mécaniques et synthés modulaires en temps réel.

Et ce n’est pas tout… (compétition internationale, table ronde, soirée OFF, etc.)
Mais le FCDEP ne se résume pas aux seules séances du Focus. Les six séances de la Compétition internationale auront lieu cette année au cinéma L’Archipel, dans le Xe, les soirées des 15 et 16 octobre, et l’après-midi du 17. Quarante-cinq films provenant de vingt-huit pays différents ont été sélectionnés. Bien sûr, regrouper dans une même séance des films qui n’ont, à première vue, rien à voir les uns avec les autres pose aussi la question de savoir comment faire fonctionner les œuvres ensemble, en cherchant à la fois une cohérence pour chaque séance et une manière de faire ressortir les singularités de chaque film. D’où notre choix, comme l’année dernière, de donner un titre à chaque séance, manière de suggérer des liens possibles entre les œuvres que nous projetons. Les titres eux-mêmes font sentir l’éclectisme du programme : Projetées sous les paupières, Disparition inquiétante, Êtres, après, Présents sous rature, Si je laisse passer le cafard ça va se transformer en une bête plus marrante et Broute le gazon/Néglige l’arbitre.

Proposals for the Interpretation of a Dream (Nurain Amin, Singapour/Malaisie/France, 2025), présenté dans le programme “Présents sous rature”.
Aux questions que pose la manière de faire fonctionner les films ensemble au moment de la programmation répondent celles, à la fois singulières et collectives, de leur préservation et de leur transmission. C’est pourquoi nous organisons également une table ronde sur les formes des collectivités, les archives et les enjeux de la préservation des films et des gestes collectifs. Cette table ronde aura lieu le dimanche 11 octobre à 15h, à The Film Gallery, dans le Xe arrondissement, et réunira les représentant(e)s de la Cinémathèque du Caire, du Ciné-club Zagreb ainsi que du projet “Le cinéma argentique comme patrimoine culturel immatériel”, qui vise l’inscription à l’inventaire national du ministère de la Culture du savoir-faire du cinéma argentique. Ce projet est co-porté par le Centre national du cinéma, l’association L’Abominable et Gilles Chétanian pour le Club des Collectionneurs du Cinématographe.
Les séances spéciales reviennent avec le programme “Jeunes cinéastes”, une sélection des films réalisés par des cinéastes de moins de dix-huit ans et venant de tous les coins du monde, dont la projection aura lieu l’après-midi du samedi 17 octobre. Un jury composé des étudiants de l’université Paris 8 décernera les prix aux meilleurs films lors de la soirée de clôture. Le programme destiné aux jeunes cinéphiles sera accompli par deux séances Jeunes publics, le 7 octobre (aux Halles des Épinettes) et le 18 octobre (à Commune Image, à Saint-Ouen), et un atelier d’initiation à l’image-mouvement à travers la création d’un jeu d’optique.
Il y aura aussi la deuxième édition de la “Soirée OFF”, qui se tiendra le lundi 12 octobre, dans Un lieu pour respirer, aux Lilas. À travers une dialectique entre aliénation et minorité, la projection réunira des films de membres du Collectif Jeune Cinéma et des films sélectionnés dans le cadre de l’appel.
Enfin, pour le dernier jour, le dimanche 18 octobre, cet autre moment de négociation collective, la délibération du jury, publique comme chaque année, qui aura lieu à Commune Image. Les films primés y seront ensuite projetés à 18h. Après la reprise des films primés, la soirée de clôture continuera toujours dans le même lieu, à partir de 20h, composée de performances visuelles et sonores hypnotisantes. Le collectif d’artistes Second Spectre nous plongera dans des paysages obscurs et mystiques alors que 23TEKMEUH apportera un mix éclectique entre tribe et crunk. Les performances seront accompagnées de VJing immersif de MAXIUS (Monitored Audiovisual Xtreme Intuitive Unit Service) inspiré par les paysages cybernétiques.
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