CinéBaltique #2 : des découvertes à la pelle
L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie ne sont pas des territoires cinématographiques parmi les plus connus. Le festival CinéBaltique tombe à pic pour y remédier et se déroulera au cinéma L’Arlequin, à Paris, du 5 au 8 février. Brefcinema est partenaire de sa deuxième édition, qui fera la part belle au format court, à travers trois programmes.
On parle souvent des trois nations baltes en cette période chaotique, mais surtout en lien avec la guerre en Ukraine et avec les inquiétantes velléités du Kremlin de fantasmer la reconstitution de l’ancien empire soviétique. Ce trio de membres de l’Union européenne en faisaient partie et ont recouvré leur indépendance en 1991, lors de l’éclatement de l’URSS. Depuis, elles ont construit leurs propres cinémas, avec des ressemblances et des différences (de langue, d’abord !), parfois un succès d’estime ou critique – voir l’émergence d’une nouvelle génération lituanienne dans les festivals de ces dernières années, à laquelle nous nous étions intéressés dans le cadre de la Saison de la Lituanie en France à l’automne 2024.
Dans le cadre de la deuxième édition de CinéBaltique, trois programmes de courts métrage seront projetés, avec une parfaite égalité de représentation entre les trois États, soit cinq œuvres retenues pour chacun d’eux, en plus d’un court documentaire estonien de patrimoine, Enfances de Leida Laius (1976). Mais plutôt que par nationalité, balayons cette proposition selon les séances constituées.

Le programme 1 (vendredi 6 février à 15h30) s’articule autour de deux animations et trois fictions. Centre of the Spirals de Dāvis Gauja (photo de bandeau) nous entraîne dans la perte de repères d’un jeune homme dont la petite amie a été victime d’un accident, l’été, dans le cadre idyllique d’une maison de campagne, quelque part en Lettonie. La réalité et le rêve, ou plutôt le cauchemar, se chevauchent et s’entremêlent, déroutant potentiellement le spectateur en même temps que le personnage. Et si certains plans, au début du film, évoquent l’aérienne poésie d’un Malick, c’est bien l’ombre de Lynch qui plane sur le film.
Un certain pas de côté s’insère dans le quotidien le plus tangible avec All In de Klaudija Matvejevaitė (photo ci-dessus), dont l’héroïne a, selon le synopsis, “dix longueurs d’avance”, sachant exactement comment les choses devraient être et se heurtant à la réalité, comme lors de cette fête où elle a un “date” fixé avec un jeune homme avec qui elle a matché sur une appli de rencontres. Le rendez-vous, où l’accompagne sa bonne copine, très différente d’elle, ne se déroulera évidemment pas exactement comme prévu… Une chronique très actuelle de la recherche de la relation idéale par des trentenaires désorientés, de la même manière à l’Est qu’en Occident. La présence de la comédienne Žygimantė Elena Jakštaitė, déjà vue dans le court métrage 1991 de Linas Ziura en 2023, donne un relief particulier au récit.

Autre court lituanien digne d’intérêt, Left Handed Pen d’Adas Burkšaitis (photo ci-dessus) met la mère d’un lycéen face à un dilemme : travaillant dans l’établissement qui l’accueille, elle a la possibilité de corriger sa copie d’examen pour qu’il accède à des études supérieures et un avenir meilleur, mais au prix de cette triche pas si facile à assumer… Tendu, intelligent et évidemment universel.
Le 2e programme (le samedi 7 à 18h) propose deux films d’animation aussi colorés que décapants : également sélectionné en compétition internationale à Clermont-Ferrand cette année, Kyiv Cake de Mykyta Lyskov, coproduction entre Estonie et Ukraine, évoque les événements en cours depuis quatre ans dans cette région du Vieux continent pour le moins déstabilisée, tandis que Cleanliness d’Andrejs Brīvulis nous plonge en cinq minutes dans une journée d’un employé de bureau plus passionné par les rencontres gays en ligne que par ses tâches à accomplir. Autre histoire estonienne, Stiina d’Elisabeth Kužovnik (photo ci-dessus) suit une jeune mère célibataire se démenant avec sa vie en cité, avec une fille de 9 ans qu’elle s’attache à élever du mieux possible, sachant que ce n’est pas forcément suffisant. Un petit côté Ken Loach, en tout cas du réalisme social anglais version balte, si ce n’est que la gamine, Emma, a une amie imaginaire quelque peu inattendue – on ne spoilera rien ici…

Au cœur de la 3e séance concoctée (projetée le dimanche 8 à 16h30), on retient aussi la force d’une œuvre d’animation abordant le thème du conflit en Ukraine : co-produit entre Estonie, Arménie et France, Winter in March de Natalia Mirzoyan met en scène des personnages en stop-motion devant quitter la Russie et Saint-Pétersbourg après le déclenchement de la guerre par Poutine et vivant dans l’angoisse et les menaces le chemin qui pourrait les emmener jusqu’à la Géorgie, en dehors de cette dictature s’attaquant aux libertés individuelles. Puissant et virtuose dans l’emploi de la technique, ce film important sera lui aussi à voir en compétition internationale à Clermont-Ferrand en 2026.
On appréciera aussi ici la chronique familiale lituanienne d’Arnas Balčiūnas Pass the Hill of Napoleon’s Hat, touchante dans son exploration des liens distendus à l’intérieur d’une famille se retrouvant l’espace de quelques heures chez des grands-parents dont le petit-fils amène son père, en permission de son établissement psychiatrique. Difficile de retrouver une proximité, sinon une complicité, sinon par la grâce de souvenirs d’enfance, au bord d’un lac ou au détour d’une colline dont la forme rappelle le chapeau de Napoléon, autre figure historique importante – et perçue de façon contrastée – dans ce coin d’Europe plongé dans la fébrilité et l’inquiétude…

À lire aussi :
- “Poétiques baltes” à la BPI/Cinémathèque du documentaire.
- La programmation du Festival du court métrage de Clermont-Ferrand 2026.


