En salles 04/02/2026

Une pépite du cinéma estonien de patrimoine

Une séance sera consacrée à Leida Laius à L’Arlequin à Paris, samedi 7 février à 20h30, à travers une programmation concoctée par l’un des nos collaborateurs réguliers, Arnaud Hée. Expert en la matière, il a répondu à nos questions.

Comment a été conçue la soirée du 7 février à L’Arlequin et que pourra-t-on y découvrir ?
 
Arnaud Hée : Avec Thibaut Bracq et l’équipe du Festival CinéBaltique, nous avions très envie d’un croisement entre le festival et la rétrospective “Poétiques baltes”, tant cela nous semblait naturel… Nous avions en vue la séance de répertoire, qui était la plus favorable à cette intersection. et les choses se sont in fine parfaitement emboîtées avec cette belle association d’Enfance (1976, photos de bandeau et ci-dessous) et de Jeux d’enfants (1984) : un documentaire – également au programme de la rétrospective – et une fiction de Leida Laius, qui se parlent d’une façon très profonde, pas seulement par les titres – la question du devenir, de la construction de soi, la place de l’individu dans le collectif. Cette séance se fera notamment en présence de Monika Raide, l’actrice principale de Jeux d’enfants qui, bien que remarquable dans son rôle d’adolescente en errance, n’a pas fait carrière dans le cinéma.

Le nom de Leida Laius reste méconnu chez nous, y compris dans les cercles cinéphiles. En quoi son œuvre est-elle importante au sein des cinémas des pays baltes ? Que faut-il selon vous retenir en premier lieu de son œuvre ?
 
A. H. : Il m’est impossible de répondre à l’échelle des pays baltes et je ne suis pas davantage spécialiste du cinéma estonien, mais je sais néanmoins  que Leida Laius est l’une des figures incontournables de cette cinématographie, formée à la réalisation au sein du VGIK, la prestigieuse école moscovite, dont elle est sortie diplômée en 1962. Les études de réalisation au sein du VGIK étaient peu ouvertes aux femmes, qui faisaient figure d’exception, avec par exemple Kira Muratova, Larissa Chepitko ou Valeria Anderson.

Je cite cette dernière car elle est également estonienne, et bien que formée à la réalisation au VGIK, elle n’a pas pu se faire une place dans la fiction. Elle choisit assez vite de s’épanouir dans la documentaire avec une filmographie abondante, dont la rétrospective “Poétiques baltes” rend compte à travers une séance composée de trois courts  remarquables.

L’œuvre de Leida Laius importe non pas parce qu’elle est une femme mais pour elle-même : une mise en scène élaborée et ambitieuse, la recherche et la stylisation visuelle s’appuyant sur une école de l’image exceptionnelle. On peut toutefois déceler chez elle un goût pour les personnages questionnant la condition de femme, de mère, d’épouse, et elle le fait à travers des figures fortes. Elle est retournée en Estonie après ses études à Moscou, réalisant quatre longs métrages entre 1963 et 1973 au sein de Tallinnfilm, le studio national d’État, ce qui représente un rythme soutenu alors que le volume de production de fictions est modeste en Estonie.

Enfance date de la période soviétique : dans quelles circonstances a-t-il été entrepris et produit ? A-t-il eu maille à partir avec la censure et/ou les autorités ?
 
A. H. : Située dans la deuxième moitié des années 1970 (avec une autre incursion en 1983 avec Esprits bienveillants de la ville natale), les films documentaires de Leida Laius correspondent à une période où ses projets de fiction n’avancent pas. Elle se tourne alors vers la forme documentaire, plus accessible et légère en matière de production, pour traiter de ses sujets de prédilection. Il y a quelque chose de dramatique dans cette thématique de l’enfance d’un point de vue biographie : dans sa jeunesse, en raison d’une histoire d’amour contrariée (la famille de son fiancé s’est opposée à leur mariage), Leida Laius a subi un avortement clandestin qui l’a rendu stérile. Ce regard sur l’enfance prend une lumière particulière et très personnelle quand on connaît ce douloureux épisode de sa vie.

En trois documentaires, elle parcourt les âges de la vie : la naissance (Un humain est né… en 1975), la petite enfance (Enfance en 1976) et la jeunesse (Esprits bienveillants de la ville natale en 1983). En pointant avec une visée critique manifeste, une forme de désintégration de la famille dans ce système soviétique, il semblerait qu’Enfance ait été mal perçu par les autorités. Mais le spécialiste estonien du cinéma documentaire que nous avons reçu, Riho Västrik, n’a pas trouvé trace d’une censure à proprement parler. La censure pouvait toutefois se faire indirectement, par exemple en aiguillant le film vers des circuits de diffusion confidentiel ou périphérique, ce qui était aussi très douloureux pour les cinéastes.

Ce passage de Leida Laius par le documentaire peut sembler un jalon important dans son parcours puisque ses fictions recherchent ensuite davantage de prise avec la réalité de la société, alors que ses films précédents se situaient davantage dans l’artifice, avec souvent des sujets historiques, des adaptations littéraires. Jeux d’enfant est en ce sens très significatif : une facture naturaliste, un ancrage réaliste et contemporain. Il ne paraît pas absurde de faire un lien avec Maurice Pialat pour ce récit initiatique à la fois âpre, sensible et émouvant.

Quels sont les prochains rendez-vous à ne pas rater, à l’issue de CinéBaltique, au sein de la programmation de “Poétiques baltes” ?
 
A. H. : Nous allons recevoir les 14 et 15 février Zane Balčus, une spécialiste lettone des cinématographies documentaires baltes, chercheuse, critique et programmatrice. Elle nous parlera particulièrement de deux films lettons liés à la mer et à la pêche, Le rivage (1963) et La capture (1969) d’Aivars Freimanis, mais aussi d’un grand classique signé Ivars Seleckis, Rue Šķērsiela (1988), superbe portrait de la société lettone à la veille de l’indépendance, à partir du microcosme d’une rue des faubourgs de Riga.

Cette même fin de semaine, nous aurons la visite d’Arturas Jevdokimovas, l’un des principaux témoins et acteurs du cinéma de la transition en Lituanie, pour accompagner deux de ses films, merveilleux : Les idylles de Kirtimai (1991) et Les filets (1994). Il a dit une chose très juste sur le mutisme qui gagne le cinéma lituanien dans cette époque  : “Les mots d’hier étaient des mensonges et les nouveaux n’étaient pas encore arrivés.”

Propos recueillis (par mail) par Christophe Chauville

À lire aussi :

- La deuxième édition du Festival CinéBaltique.

- Les “Poétiques baltes” de la Cinémathèque du documentaire à la BPI.