En salles 21/10/2026

Sanguine : les nerfs à vif

Nouvelle sensation du body horror à la française ou énième variation un peu vide autour du cinéma de Cronenberg ? Sanguine, le premier long métrage de Marion Le Corroller qui sortira le 28 octobre après avoir été sélectionné en séance de minuit lors du dernier Festival de Cannes, divise déjà la presse. Notre critique Donald James a découvert le film lors d’une avant-première au Max Linder, en présence de la réalisatrice.

Sanguine. Le titre est évocateur et donne tout de suite la couleur. Avec ce premier long métrage, sélectionné en séance de minuit au Festival de Cannes 2026, Marion Le Corroller s’est retrouvée exposée, voire surexposée, comme la nouvelle figure du body horror à la française (c’est le festival lui-même qui le dit, ici même), aux côtés de Julia Ducournau (Grave, Titane, Alpha) et de Coralie Fargeat (Revenge, The Substance). Il ne lui restait plus qu’à recevoir la foudre déchaînée des passions critiques, parfois un brin jalouses de cette troisième place sur le podium dès le premier long métrage et qui, déjà, se déchirent sur le web et dans les colonnes des journaux papier.

Quoi qu’on en dise, aux côtés de ses prédécesseuses, Le Corroller propose une digestion au féminin d’un genre longtemps façonné par des réalisateurs très masculins, Cronenberg en tête. Il y a donc ici quelque chose de salutaire. Lors de la présentation en avant-première de son film au Panorama Max-Linder, à Paris, le 8 octobre dernier, devant une salle pleine à craquer d’influenceurs et d’influenceuses, la réalisatrice a rappelé que si la question de la représentation du corps l’intéressait particulièrement, c’était, dit-elle, “peut-être parce que je suis une femme… On a peut-être toutes quelque chose à dire sur l’état de nos corps”.

Distribué par Pyramide, avec la jeune actrice belge Mara Taquin, de tous les plans et entourée notamment de Karin Viard, Kim Higelin et Sami Outalbali, Sanguine apparaît presque, pour un premier long, comme une superproduction. Avec Anne-Sophie Delseries aux décors, Guillaume Schiffman à l’image, Pierre-Olivier Persin au maquillage et aux effets spéciaux, ROB à la musique, le name-dropping de l’équipe pourrait constituer à lui seul l’objet d’une chronique.

Revenons au film. Lors de sa présentation, Le Corroller, comme dans un acte manqué, a énormément parlé d’accouchement ! Le film ? Son bébé. La productrice ? Une sage-femme. Le scénario ? Une maïeutique. Étrange… Surtout quand on a vu le film, dont l’une des séquences-clés, un accouchement dans les toilettes, parmi les plus gores, justifie à elle seule le déplacement. Et nous invite aussi à nous arrêter d’écrire pour ne pas trop en dire…

L’autre grande séquence du film est l’inaugurale. Elle est à la fois dans et hors du film : située dans un fast-food, chez Blood Burger, décor-jouet d’un diner américain tout droit sorti d’un film de série B ou de chez Tarantino (c’est la même chose), c’est une séquence trash et cynique, sous l’influence d’un bad taste pop art, dans laquelle un influenceur odieux se fait littéralement éclater, écraser la tête. À partir de là, sans se cacher, Sanguine ouvre la boîte de Pandore de ses intentions : livrer une critique mordante du capitalisme contemporain.

La suite ressemble à une comédie du travail acerbe, aux couleurs de bande dessinée très affirmées. Margot, jeune recrue dans un internat hospitalier, au service des urgences, sous la direction d’une cheffe tyrannique (Karin Viard), va vivre une expérience sous pression. Parallèlement, le film déploie, de manière souterraine, une autre dimension où le body horror se fait métaphore.

De quoi ? Du sang qui coule, d’abord. De la vie. Du trop-plein. De l’énergie. De ce que c’est que d’être jeune, d’être une femme. De la frustration et du désir. Tout cela, le personnage central l’incarne à merveille. L’actrice belge, déjà remarquable dans Le Mohican de Frédéric Farrucci (2024), sort du carcan, du prototype des actrices du cinéma français souvent réduites à l’état d’objets sexuels, pour devenir une présence cinématographique : un corps qui existe vraiment. Agité. Animé. Brûlant.

Au fur et à mesure, la métaphore évolue. Ce n’est plus seulement le sang qui coule. Elle prend la forme de la croûte, de la peau usée qui s’arrache, et qui fait mal. Puis elle mute encore vers autre chose. Quelque chose qui relève de la marque, du tatouage, de la brûlure, qui circonscrit le corps comme une corde, dessine une forme redondante, presque comme dans un tableau de M.C. Escher, où règne cette indécision entre figure et fond, où les formes s’engendrent mutuellement. C’est la peau vive, brûlée, la peau-tableau. Parallèlement, le film poursuit sa vie, tant bien que mal, sur un scénario peuplé de personnages assez caricaturaux. L’intrigue, la forme même peuvent paraître artificielles, mais ce n’est pas vraiment cela qui compte. Ce qui compte, c’est l’image, l’impression laissée par l’image. Pas le positif, mais tout ce que contient le négatif et semble ici comme rétroprojeté… sur la peau.

Il faut voir Sanguine comme on lirait un poème. D’ailleurs, la poésie occupe dans le film une place ponctuelle, mais aussi souterraine, finalement assez importante. On ne dira rien de la dernière séquence, sinon qu’on conseillera de rester jusqu’au bout.

Avant ce premier long métrage, la réalisatrice avait réalisé quatre courts : Nouvelle venue (2016), Toubib (2018), Dieu n’est plus médecin (2020, disponible actuellement sur Brefcinema) et Poupée fondue (2025). Parmi eux, Dieu n’est plus médecin, réalisé avec nettement moins de moyens, apparaît comme le film-canevas de Sanguine. On y retrouve Margot (Judith Zins), aux urgences, souffrant de presque tous les mêmes maux : elle transpire du sang. Les personnages, moins épais, y sont aussi moins caricaturaux. On y croise Maryline Canto, impeccable dans le rôle de la cheffe de service. Nous ne reviendrons pas davantage sur ce film, qui a déjà fait l’objet d’une chronique dans nos colonnes.

Néanmoins, d’un film à l’autre, la comparaison nous force à constater que le court est dans la retenue, tandis que dans le long, tout déborde. Comme si on avait donné libre champ à tous les chefs de poste. La musique tambourine, les effets rutilent, les décors tapent à l’œil, la caméra est sous stéroïdes. On pourrait croire que tout cela concourt à un résultat médiocre. Or c’est aussi là que Sanguine trouve tout son intérêt : dans cette hybridation extrême, dans cette absence de centre, comme si tout le négatif, explosif, avait été retourné pour nous donner à voir, à vif, la naissance d’un monstre.

Donald James

Photos : © ARP Sélection / Trésor Films / Windy Productions.

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