En salles 04/09/2026

Naissance d’un cinéaste : Les vagues dans les yeux

Réunis sous le titre Les vagues dans les yeux, trois courts métrages du réalisateur haïtien Samuel Suffren arrivent en salles le 16 septembre. D’Agwe à Cœur bleu, cette trilogie hantée par l’exil et la mémoire dessine aussi, de film en film, l’apprentissage d’un cinéaste.

Trois courts métrages haïtiens de Samuel Suffren sortent en salles le 16 septembre. Des films tournés, produits – autoproduits même – en Haïti : cela est assez rare pour qu’on s’y arrête… voire qu’on court en salles pour les voir.

Mais qui est Samuel Suffren ? Acteur, producteur, réalisateur, scénariste, monteur, chef opérateur, cinéaste autodidacte né en 1992, aujourd’hui à la tête d’un festival de cinéma documentaire en Haïti, Suffren développe en ce moment son premier long métrage de fiction : Pays poète éternel.

En attendant, son fidèle partenaire français, le coproducteur et distributeur GoGoGo Films, a concocté Les vagues dans les yeux, une rétrospective autour du réalisateur. Soit trois films : Agwe (2021, 17 min), sélectionné au Festival de Locarno ; Des rêves en bateaux papiers (2024, 19 min), présenté au Festival de Sundance ; et Cœur bleu (2025, 15 min), sélectionné à la Quinzaine des cinéastes à Cannes. Traversés par la question de l’exil et hantés par des souvenirs intimes, ces trois courts métrages forment une trilogie qui dessine, tant sur le fond que sur la forme, le parcours initiatique d’un cinéaste.

Avec Agwe (photos de bandeau), Suffren faisait ses débuts derrière la caméra. Un homme quitte Haïti en laissant derrière lui sa femme enceinte de six mois. Situé dans un village de pêcheurs, ce film pourrait se passer il y a mille ans ou aujourd’hui. Sous les oripeaux d’une mise en scène qu’on dirait d’étudiant, Agwe prend la tournure d’un conte : à une structure narrative épurée, presque théâtrale, Suffren superpose une dimension picturale où, entre poésie et photographie, se déploie tout un univers visuel baroque, chargé, symboliste, où la couleur flamboie et les gestes deviennent langage. Ces séquences un brin naïves et clipées pourraient paradoxalement prêter à sourire, alors qu’elles accumulent les clichés d’un tragique qui se veut criant.

Avec Des rêves en bateaux papiers (photo ci-dessus), lui aussi assez inégal, Suffren revient sur le même récit, mais cette fois de manière inversée : une femme a quitté Haïti. Celui qui est resté continue de survivre en écoutant les cassettes audio qu’elle lui a fait parvenir. La beauté et la force du témoignage audio, le flottement de la mise en scène auquel répond celui de la voix, mais aussi l’ébauche d’une description documentaire du quotidien donnent au film sa force et lui permettent de toucher juste. Malgré, là encore, quelques incursions surréalistico-baroco-démonstratives, assénées comme des coups de poing : séquence de masturbation, pancartes explicatives…

Le meilleur des trois films au programme, Cœur bleu (photo ci-dessus) est le plus documentaire. Suffren pose sur le Haïti contemporain un regard qui n’est pas sans rappeler celui de Djibril Diop Mambéty sur le Sénégal. Dès qu’il quitte le réel pour se faire symboliste ou mystique – telle cette chèvre mise à mort à coups de couteau –, Suffren passe à côté de l’essentiel. Dans ce troisième film, plus stable et plus mature, l’impératif de démontrer cède enfin la place. L’histoire comme les intentions se diluent au profit d’une poésie brute, née de la captation du réel, mais aussi d’une relation filiale sans dialogue où dominent les gestes de soin. Ici la sortie en fanfare d’une église, là un marché, et puis cette femme âgée aidée par son fils qui traverse une marelle. Et soudain éclate une beauté brute, d’une grande puissance cinématographique : sans jeu, sans chichi, sans écran.

De quoi attendre avec curiosité Pays poète éternel, le premier long métrage que Samuel Suffren prépare aujourd’hui. En espérant qu’il y emporte ce que Cœur bleu semble avoir révélé : plus il laisse les corps, les gestes et Haïti entrer dans le cadre, plus son cinéma devient fort.

Donald James

Portrait du réalisateur : @ Lisa van Katwijk.

À lire aussi :

- Cœur bleu, lauréat du Grand prix international du Festival de Clermont-Ferrand 2026.

- Un autre programme de courts métrages sorti en salles en septembre 2026 : Amour(s).