Le temps retrouvé… en relief
Avec La vie en relief, Denis Gaubert part des photographies stéréoscopiques de Jacques Henri Lartigue et leur restitue une présence saisissante. Précédé du court métrage Stéréodrome, ce voyage dans les images et le temps sort en salles le 16 septembre.
Les adjectifs sont insuffisants. Époustouflant. Saisissant. Grandiose. Comme ceux qui s’étalent sur les affiches dans le métro, ils ne disent finalement rien du film, rien de cette Vie en relief produite par Autour de Minuit et que signe Denis Gaubert. Ils réduisent l’objet à une espèce de spectacle, à son relief qui, ici, s’appelle plus précisément la stéréoscopie. Celle-ci mérite bien sûr qu’on s’y arrête – c’est d’ailleurs ce que fait à merveille, en avant-programme, le court métrage Stéréodrome – et mérite même quelques termes appréciatifs. Mais gare au piège si souvent tendu : ce n’est pas le relief qui fait le film. Même s’il y participe comme rarement on l’a vu jusqu’ici. Si l’œuvre de Gaubert touche au chef-d’œuvre, c’est qu’elle dépasse largement le film sur une technique ou sur la vie d’un homme. Forme et fond communiquent sans cesse pour pousser le documentaire un peu en dehors de lui-même et, à chaque plan ou presque, toucher à l’incandescence du cinéma.

Jacques Henri Lartigue © Ministère de la Culture (France) MPP – AAJHL
Mais tout d’abord, résumons. Bien avant l’apparition du cinéma, inventée dans la foulée de la photographie, la stéréoscopie est une technique de prise de vue en relief, “pionnière de réalité virtuelle” qui, comme le dit si bien Gaubert, permet “d’observer des phénomènes un peu comme l’effet bullet time de Matrix”. Elle produit une image qui non seulement possède une profondeur et un relief, mais dans laquelle on a l’impression de pouvoir se balader.
Placé en avant-programme, le court métrage Stéréodrome revient sur l’aventure de cette technique et de ces vues qui connurent un succès commercial fulgurant à la fin du XIXe siècle. L’histoire défile comme un voyage : la guerre de Sécession, Victor Hugo à Guernesey, la Commune de Paris. Baudelaire écrit alors que le stéréoscope ouvre une porte vers l’infini. Il y a dans ces images comme un condensé de ce qui affolait les regards au XIXe siècle. Explorations de pays lointains, de mondes connus ou inconnus. Dépassant le cadre purement didactique de l’histoire d’une technique, Stéréodrome participe à une sorte d’archéologie du cinéma et du monde. Avec le long métrage, il forme un diptyque savoureux qui ne cesse d’aiguiser l’émerveillement et de susciter les premiers éblouissements.

Jacques Henri Lartigue © Ministère de la Culture (France) MPP – AAJHL
Le long métrage de Denis Gaubert La vie en relief est quant à lui quasi entièrement constitué d’images stéréoscopiques prises par Jacques Henri Lartigue (1). “Parmi les 120 000 photographies qu’il a prises pendant plus de quatre-vingts ans, explique Gaubert, j’ai choisi de me concentrer sur ses 5 000 images stéréoscopiques, couvrant vingt-cinq années de sa vie.”
Réalisé à l’occasion des quarante ans de la disparition du photographe, La vie en relief prend les contours d’un documentaire biographique. Et, d’une certaine manière, le film raconte bien une partie de la vie de Lartigue. Pour ce faire, Gaubert s’est nourri de ses photographies mais aussi des archives écrites : journal intime, correspondances, listes de courses, agendas dans lesquels Lartigue décrit ses journées quasiment heure par heure.
À ce moment, tout bon lecteur critique s’interroge : à quoi bon raconter la vie d’un homme qui semble n’avoir rien fait, sinon vivre ? Issu d’une famille aisée, Lartigue grandit et vit longtemps à l’abri de la nécessité. Vacances à Royan ou à Chamonix, moments au bord de la piscine du château, temps passé avec des femmes ou à échanger quelques balles de tennis. Il se rêve en artiste peintre, tandis que son frère, lui, se voit en aviateur. Son père lui offre un appareil photo alors qu’il est encore enfant. Lartigue photographie comme on joue, sans vraiment prendre la chose au sérieux. Plus tard, il affirmera d’ailleurs n’être pas “photographe, seulement quelqu’un qui, pour son plaisir, a pris des photographies toute sa vie…”
Et c’est justement là, dans ce statut d’amateur, entre ces rêves et ces velléités, dans cette oisiveté perpétuelle et cette attention portée aux choses les plus ordinaires, que se trouve tout l’intérêt du film.
Jacques Henri Lartigue © Ministère de la Culture (France) MPP – AAJHL
Bien avant François Reichenbach qui, à partir des années 1950 et pendant près d’un demi-siècle, filmera lui aussi tout ce qui bouge, Lartigue se fait le chroniqueur d’une vie sans dramaturgie, de ce quotidien qui lui appartient. Une histoire banale, mais pas complètement : une histoire de famille dont les images commencent dans l’enfance, traversent la Belle Époque, la Grande Guerre et nous conduisent jusqu’aux années trente. On est moins ici dans le témoignage que dans la captation du temps, du micro-récit, de la micro-histoire.
D’autant que la stéréoscopie ajoute un effet supplémentaire. Une impression de plus vrai, de plus réel, mais aussi quelque chose d’inattendu, de spectral. Une espèce d’apesanteur. Il y a un sfumato. Une impression de fumée, de sentir le vent. Que quelque chose est en cours. On est moins dans l’achevé, dans le “ça-a-été” de Roland Barthes (La chambre claire), que dans le “-ing” anglais : cela est en train d’avoir lieu. Lartigue donne à voir un espace où le temps comme l’action demeurent suspendus. De là naît un effet spectaculaire, amplifié par la merveilleuse propension du photographe à mettre en boîte des micro-scènes : activités sportives, jeux de perspectives ou encore, plus simplement, beauté – toujours renouvelée – de la nature.
Ces images sont de l’or émietté dans la rivière d’une vie. Tout est là, y compris ce qu’un biographe officiel aurait peut-être tenté de laisser dans l’ombre : notamment les années de guerre, auxquelles les fils Lartigue semblent échapper comme par magie.
acques Henri Lartigue © Ministère de la Culture (France) MPP – AAJHL
Cette vie, Gaubert la saisit dans sa chronologie la plus simple, de l’enfance à l’âge adulte. Mais la narration à plusieurs voix, à l’instar de ces images en apesanteur, joue avec les ellipses : temps passé et temps futur viennent sans cesse stratifier l’instant de la photographie. Le récit familial, stable et sans grande dramaturgie, s’en trouve revivifié. Plusieurs comédiens en incarnent les voix. Milo Machado-Graner (Anatomie d’une chute) lit des fragments des carnets de Lartigue ; la narration, lorsqu’elle se fait factuelle et ironique, est portée par Hervé Pierre ; lorsqu’elle est traversée par le doute, la sensibilité ou la mélancolie, par Luàna Bajrami. À l’image de la stéréoscopie, qui fait surgir la profondeur de deux images légèrement décalées, le récit lui-même semble ainsi acquérir plusieurs profondeurs. Il y a là comme un tour de magie, un jeu avec la vie et la mort, avec le temps et ses fantômes.
L’espace redevient habitable. Au “ça-a-été” de Barthes répond presque un “cela est encore en train d’être”. Gaubert laisse aux photographies le temps de produire leur effet. Il fait du cinéma sans les animer. Il lui suffit de les montrer dans la durée, de les agencer, de les faire dialoguer avec les voix, pour créer un espace stéréoscopique dans lequel notre cerveau commence à produire de la vie et du mouvement.

Jacques Henri Lartigue © Ministère de la Culture (France) MPP – AAJHL
Vrai faux inconnu du cinéma français, Gaubert officie depuis des années dans l’ombre comme chef opérateur sur de nombreuses fictions et documentaires. On croise son nom aux côtés de F. J. Ossang (Silencio), Isabelle Czajka (L’année suivante), Sébastien Betbeder (Je suis une ville endormie), Céline Gailleurd et Olivier Bohler (Harmony et Dramonasc), ou encore Jean-Baptiste Thoret (We Blew It).
Dire seulement que Gaubert est chef opérateur, c’est manquer une partie de l’essentiel. Avant La vie en relief, ce passionné de photographie formé à l’école Louis-Lumière a réalisé Monsieur William, les traces d’une vie possible (2001, photo ci-dessous), et la rumeur lui prête officieusement d’avoir été les yeux de Lila (2008), documentaire du collectif Broadcast Club tourné au cours d’une journée d’août au Camping-club des Lilas, au pied de la dune du Pilat.

Inspiré par des archives, Monsieur William, les traces d’une vie possible est déjà un film-puzzle dont les pièces s’assemblent dans un jeu entre raison et déraison, entre vrai et faux, entre identités trouvées et inventées. Le film sonde le mystère de Monsieur William, un Français amnésique qui s’est retrouvé dans un hôpital psychiatrique aux États-Unis et qui, la nuit, voyage dans des appartements vides.
Quant au lyrique Lila, il s’agit peut-être de la dernière carte postale que le cinéma ait pu nous envoyer du XXe siècle : la vision ensoleillée et heureuse d’une journée en France, un moment illuminé de partage et de gaieté, dans l’insouciance des jours, juste avant la chape de plomb du XXIe siècle et ses drames asphyxiants.
La vie en relief semble réunir ces deux veines : les traces d’une vie disparue et l’éblouissement d’un présent saisi au vol. Comme si, de film en film, Gaubert cherchait moins à retenir le temps qu’à lui rendre, pour quelques instants, sa présence.
1. Prouesse technique, les images ont été restaurées pendant quatre ans, sans recours à l’IA, dans le respect des documents d’origine.
À lire aussi :
- Une autre sortie du 16 septembre 2026 : Les vagues dans les yeux, un programme de trois courts métrages du cinéaste haïtien Samuel Suffren.


