“Je suis une ville endormie” de Sébastien Betbeder
Dans un appartement parisien, Théodore fait la rencontre d’Anna. Ensemble, ils décident d’aller errer la nuit dans les rues de la capitale, et d’entrer par effraction dans le parc des Buttes-Chaumont. Ils y reviendront inlassablement...
Dans le parc des Buttes-Chaumont, la foule afflue tous les jours depuis sa construction par Napoléon III à la fin du siècle dernier. Des visiteurs insouciants qui profitent de cet espace de verdure, accidenté et aux multiples recoins, jusqu’à sa fermeture quotidienne du soir. C’est aussi un soir qu’Anna rencontre Théodore dans une petite fête, d’où ils vont vite s’échapper. Ils pénètrent, à l’initiative du jeune homme, dans le parc clôt pour la nuit et entament là une aventure singulière, aux frontières du réel.
Sébastien Betbeder affectionne les écritures en trompe l’œil et parvient une fois encore à mêler le vrai au faux en privant le spectateur de repères. Après un prologue didactique – images d’archive et voix-off – qui retrace l’historique du parc, il enchaîne sur un récit de fiction romantico-fantastique, interrompu à la moitié du film par une interview face caméra d’un Docteur qui nous parle de sa thèse en psychologie environnementale. Info ou intox ? Peu importe puisque le réalisateur nourri volontairement son écriture de ces variations de style, comme un enfant le ferait en se racontant des histoires à voix basse, sans se préoccuper de qui pourrait l’entendre. Car il s’agit bien d’enfance dans Je suis une ville endormie : Théo fait du parc son terrain de jeu nocturne un cocon sécurisant et protecteur du tumulte diurne de la ville. Les contours sont bien délimités par des grilles fermées. C’est son château, où il emmène sa princesse vivre des expériences étranges. Betbeder reprend les éléments constitutifs de la littérature d’aventure pour la jeunesse : le jeu de rôle, le pavillon abandonné, la grotte, la chouette hulotte, la secte, le pont des suicidés, l’amour caché, la salle secrète du sous-sol du parc et un personnage inquiétant, qui deviendra le rival de Théo pour la défense de ce territoire de jeu interdit. La fiction documentarisée prend alors des allures de conte morbide : l’addiction nocturne de Théo pour le parc est le révélateur de son inaptitude à vivre le jour, face au réel et hors de cet espace. Où son extravagance se transforme en folie. Betbeder puise dans le mythe de l’Atlantide pour orienter habilement son récit vers un fantastique subtil et élégant, et transforme son conte de fée initial en quête existentielle dévastatrice.
Fabrice Marquat
Article paru dans Bref n°106, 2012.
France, 2012, 59 minutes.
Réalisation et scénario : Sébastien Betbeder. Image : Denis Gaubert. Montage : Julie Dupré. Son : Xavier Griette et Roman Dymny. Musique originale : Sylvain Chauveau. Interprétation : Pio Marmaï, Agathe Bonizer, Fabrice Adde et Sarah Le Picard. Production : Envie de Tempête Productions.


