En salles 17/03/2026

L’inépuisable richesse du patrimoine animé de l’Est

Cinq courts métrages d’Édouard Nazarov réunis par Malavida composent un voyage réjouissant au cœur de l’animation soviétique des années 1970-1980. À voir au cinéma à partir de cette semaine, avec Philippe Katerine comme narrateur de la VF.

Entre contes populaires, fables malicieuses et observation attentive du monde vivant, les œuvres réunies au sein du programme La princesse, l’ogre et la fourmi redonnent toute sa place à un cinéaste dont l’humour, la poésie et l’inventivité visuelle demeurent aujourd’hui largement à redécouvrir.

De 1970 à la fin des années 1980, alors que le monde vit à l’ombre de la guerre froide, l’animation russe connaît ses heures de gloire. De nombreux auteurs, pour la plupart issus des studios Soyouzmoultfilm (Garri Bardine, Iouri Norstein…), y signent leurs chefs-d’œuvre. Parmi eux figure Édouard Nazarov (ou, selon les graphies, Èduard). Le distributeur Malavida ressort aujourd’hui cinq de ses films réunis sous le titre La Princesse, l’ogre et la fourmi, un florilège de quarante-deux minutes commenté, dialogué et chanté par Philippe Katerine.

En France, Édouard Nazarov (1941-2016) reste relativement méconnu. Né à Moscou, autodidacte, il avait commencé sa carrière comme “intervalliste” aux studios Soyouzmoultfilm. L’île, court métrage coréalisé avec V. Zuikov, était sélectionné au Festival de Cannes en 1974. En 1982, Il était une fois un chien, son chef-d’œuvre, recevait le Prix spécial du jury au Festival d’Annecy (visuel ci-dessous). On a par ailleurs pu découvrir l’un de ses autres films, La maison des biquettes, dans La balade de Babouchka, sorti en 2012 (aux Films du préau).

Les courts métrages de Nazarov prennent souvent la forme d’allégories modernes, de fables ou d’adaptations de contes populaires. Au premier plan, ses personnages – hommes ou animaux – apparaissent sous des traits presque ronds. Nazarov travaille moins ces figures que l’orfèvrerie de ses décors : des arrière-plans d’une composition truculente, aux associations de couleurs chatoyantes. Il en naît un monde vivant, vibrant dans ses moindres détails, qui rappelle le lyrisme pur et enchanté, la même vivacité magique que certaines peintures naïves.

La princesse, l’ogre et la fourmi, sélection destinée au jeune public comme aux amateurs d’animation, peut s’envisager comme un voyage : du film le plus accessible, dont le scénario ressemble à une comptine attachante (P’tit Hippo, 1975, visuel ci-dessous), au film le plus rêveur (Le voyage de la fourmi, 1983). Allégoriques ou métaphoriques, ces comptines et récits merveilleux réservent toutes des dimensions philosophiques.

P’tit Hippo ouvre le programme. C’est un hippopotame bleu, solitaire, qui envie ses compères – fourmis, abeilles et lapins – vivant en communauté et semblant bien s’amuser. La comptine répétitive et douce est portée par la voix fluide de Philippe Katerine. Le graphisme alterne une grande limpidité (P’tit Hippo seul) et de véritables feux d’artifice visuels lorsque apparaissent lapins, abeilles ou poussins, ainsi que dans les moments plus oniriques (et drolatiques) que ces visions suscitent.

Inspiré d’un conte ukrainien, Il était une fois un chien (1982, visuel ci-dessous) constitue la pièce maîtresse de l’ensemble. L’anthropomorphisme y fait dialoguer un chien et un loup. Devenu inutile et hors d’usage, le chien est rejeté du village. Un loup, qu’il rencontre dans la forêt, lui prête main-forte afin qu’il puisse se racheter aux yeux des villageois. Une fois réhabilité, le chien rend la pareille à son faux frère : il l’invite à des agapes. Mais le loup, repu, ne peut s’empêcher de chanter, et le chien doit alors faire le chien : chasser son ami.

L’histoire, assez simple pour ouvrir de multiples questionnements philosophiques et sociaux, s’accompagne d’une mise en scène remarquable : presque chaque plan frappe par la richesse de ses compositions. Les intérieurs sont travaillés dans le moindre détail. Les extérieurs ressemblent à des cartes postales d’antan. Véritable peinture du monde rural, Il était une fois un chien, avec ses formes sans trait et ses couleurs frugales et enivrantes, est une merveille qui impressionne autant par sa force poétique et onirique que par sa sincérité folklorique.

Avoir placé en troisième position Martinko (1987, visuel ci-dessous), récit de magie – de la beauté comme des laideurs qu’elle peut engendrer – et critique du pouvoir, de l’argent et des riches, s’avère une très bonne idée. Cette mignardise autour d’un déserteur (qui, grâce à un jeu de cartes magique, va s’enrichir) résonne ici ou là avec les autres films de la sélection, voire avec L’île, évoqué plus haut.

La quatrième œuvre, La princesse et l’ogre (1977, visuel ci-dessous), est celle que chante Philippe Katerine. Ici encore, la magie oriente – ou plutôt désoriente – le récit dans une sorte de sens dessus dessous. La princesse et l’ogre met en scène une princesse qui chute dans le monde du dessous (comme dans Stranger Things), celui de l’ogre. Le film se termine et recommence : la princesse devenue malicieuse, l’ogre végétarien. La voix de Katerine se révèle parfaitement adaptée à cette fable quasi oulipienne.

Quant au Voyage de la fourmi (1983, visuel de bandeau), il clôt le programme en résonance avec P’tit Hippo, puisqu’il s’agit une fois encore d’un personnage (une fourmi rouge) seul, perdu dans la nature. Mais la comparaison s’arrête là. Avec ses plans splendides teintés de la lumière du soleil couchant, Le voyage de la fourmi, entre Jean Painlevé et Momoko Seto, révèle un Nazarov tout autant observateur de la nature que poète.

À travers ces cinq courts métrages, La princesse, l’ogre et la fourmi rappelle combien l’animation soviétique fut un territoire de liberté formelle et d’invention visuelle. L’œuvre de Nazarov, à la fois populaire et raffinée, confirme qu’il en fut l’un des auteurs les plus singuliers.

Donald James

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