En salles 14/01/2026

La “princesse impériale” de Virgil Vernier

Les sorties de moyens métrages au cinéma sont devenues suffisamment rares pour ne pas manquer de signaler celle de l’un des derniers films de Virgil Vernier, Imperial Princess, le 21 janvier sous la bannière de Shellac, son toujours fidèle distributeur.

De la même génération que Justine Triet, Virgil Vernier propose un cinéma hors norme, hors cadre, à la croisée des films de l’ethnologue et de l’historien, sur un territoire mi-humain mi-fantôme, un espace travaillé, dévoré, de bout en bout par la question de la foi (ou de son absence), du sacré et de la passion. La ville occupe le centre de son cinéma. Celle d’Orléans d’abord, contemporaine et mystique, habitée et hantée dans Thermidor puis dans Orléans (2012). Ethnologue moraliste, Vernier épouse ensuite ce non-lieu qu’est la frontière, notamment celle entre ceux qui possèdent (Sapphire Crystal) et les autres, les dépossédés (Pandore, Andorre). Pas de guerre. Vernier n’oppose pas les uns aux autres. Avec son dispositif idoine (absence de commentaire, caméra plantée sur pied) et ses utopies, celle du degré zéro de l’écriture, son cinéma est un chant de l’objectivité.

Sous influence directe de Jean Rouch, Vernier arpente les zones urbaines qui, sous ses yeux, mutent en une espèce de no man’s land urbain, vaisseau fantôme, embarqué à travers le temps, entrecroisant le vrai et le faux. Refusant l’esthétique pour l’esthétique au profit de l’image trouble, la voix de ce cinéma est celle d’une mélodie issue du sous-sol, lyrique, mais sans trompette. Ces sujets ont peu ou prou le même âge que ceux que l’on croise chez Guillaume Brac : une jeunesse, plus ou moins jeune, pincée au cœur. Mais alors que Brac dessine de manière classique (ne voir dans ce mot aucune critique) des portraits d’une humanité renversante, Vernier lui, filme des vides, des gouffres, des béances, des solitudes irrémédiables. Cette humanité, souvent en quête d’une espèce de grâce, Vernier la saisit comme coupée du monde, isolée dans ces villes-îles, aquariums aux panoramas d’ombres-miroirs, aux appartements-hôtels, cloîtres dont les jardins, espace de liberté, sont une jungle domestiquée.

Tout cela est encore plus vrai pour les deux dernières œuvres de Vernier : Cent mille milliards et Imperial Princess ; un diptyque tourné à Monaco, que l’on peut découvrir dans le désordre. Le premier, déjà sorti en salles (en décembre 2024), est un long métrage de courte durée, tourné en 16 mm qui “mêle une inspiration quasi documentaire à un récit féerique” (selon Philippe Petit, auteur-réalisateur et comédien).

Mélancolique, Cent mille milliards noue deux solitudes, celle d’une riche gamine de douze ans et celle d’Amine, un escort boy. Imperial Princess (qui sortira en salles le 21 janvier 2026) occupe une place à part dans la filmographie de Vernier. Il s’agit d’un film à la première personne. Dans la continuité de Sapphire Crystal, on retrouve ici une fille de riche : Iulia, une jeune femme de vingt-quatre ans, fille d’un entrepreneur, qui subit le contrecoup des mesures confiscatoires à l’encontre des Russes, sanctions consécutives à l’invasion de l’Ukraine.

Oscillant entre des séquences de journal intime (voix off) et des séquences de la vie quotidienne de Iulia, seule ou entre amies, Imperial Princess épouse la forme d’un Citizen Kane (façon Virgil Vernier !), noué autour du mystère d’une rose. D’emblée la voix de Iulia a quelque chose de désenchanté : dans un décor de l’excès où tout est hypertrophié, Imperial Princess est le récit d’une chute (la jeune femme squatte un appartement, elle n’a plus de chez elle) et, bien plus encore, le récit d’une errance, celle d’une femme qui ne veut plus être la fille de son père, le pion d’un régime ou encore le prototype féminin qui doit plaire et se maquiller.

À la manière d’un entomologiste qui assiste à une expérience in vivo – Iulia, papillon d’un jour brûlé par son milieu – Vernier touche à l’universel. Avec la modestie qui le caractérise, il fait de cet Imperial Princess le récit d’une émancipation fragile, traversée par les forces violentes de l’histoire, de l’argent et du pouvoir, qui électrisent à bas bruit la vie la plus intime.

Donald James

À lire aussi :

- À propos de Sapphire Crystal, sorti en 2020.

- Sur un autre moyen métrage distribué en 2025 : Voyage au bord de la guerre, d’Antonin Peretjatko.