Jérôme Reybaud doublement au balcon
Un balcon à Limoges de Jérôme Reybaud sortira au cinéma le 29 avril dans une version de 1h10, sur l’initiative de La Traverse, tandis que le film est en compétition cette semaine au Festival du cinéma de Brive sous sa forme initiale de 55 minutes. Deux bonnes raisons de s’y attarder…
Entre comédie de caractères et dérive vers le fait divers, Un balcon à Limoges de Jérôme Reybaud existe en deux versions, une courte présentée à Brive et une plus longue. De Jour de France (2017) à Poitiers (2022), son cinéma n’a cessé de travailler une forme instable, que ce passage du court au long métrage prolonge ici.
Un balcon à Limoges, produit par Barberousse Films et qui sort en salles le 29 avril sous la bannière de La Traverse, confirme la place singulière de Jérôme Reybaud dans le cinéma français, dans le prolongement de Jean Renoir ou de Paul Vecchiali ; soit un cinéma à la fois hors du temps et contemporain, provincial et citadin, physique et philosophique. De formation littéraire (il est spécialiste du poète Philippe Jaccottet), Reybaud livre ici un scénario au cordeau, celui d’une comédie joyeuse qui, peu à peu, se drape des oripeaux du fait divers.

S’appuyant sur un casting remarquable, Un balcon à Limoges peut d’abord se voir comme une comédie de caractères, avec deux personnages antithétiques suscitant un comique grinçant. D’un côté Eugénie Foi (Anne-Lise Heimburger) ; de l’autre Gladys Choiselle (Fabienne Babe). Ludique, l’onomastique exprime déjà ici tout l’univers des personnages.
Sur un parking en ville, deux anciennes connaissances de lycée, désormais quinquagénaires, se reconnaissent. Eugénie, aide-soignante en congé maladie, propose à Gladys, sans abri, son aide. Elles se rapprochent alors qu’en tous points, elles s’opposent. L’une, épicurienne, cueille la vie au rythme des jours sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Hors système, excentrique, elle incarne le désir, moulé dans une jupe en satin rose. Fabienne Babe excelle dans ce rôle, tout en incandescence, taillé à la mesure de sa damnation finale. Aux antipodes : Eugénie (Anne-Lise Heimburger, épousant la rigidité du rôle de manière impeccable), femme rangée, pétrie de morale, atteinte de “normalité aiguë”, malade, guidée par une forme de système faisant barrage à ses émotions. Entre opérette et dance-music, le scénario avance comme une relecture de Boudu sauvé des eaux, où le vagabond déçoit les espoirs de ses sauveteurs.

On peut croire le réalisateur quand il affirme dans le dossier de presse “ne produire aucun discours” et ne livrer “aucune morale”. Vrai sur le papier. Mais à l’écran, les choses se révèlent autrement. Le face-à-face ne se fait pas à armes égales. Bien qu’elle épouse des idées extrêmes, Gladys/Fabienne Babe aimante comme un soleil. Et quand bien même le scénario du fait divers intervient pour la corriger, à l’image elle a tout gagné. De son côté, le personnage d’Eugénie paraît de bout en bout amère. Elle sort vainqueure, mais elle perd doublement : punie par l’image et par là même où, ironiquement, elle a placé sa foi : la loi, la morale.

Reybaud joue très justement de cette situation limite en proposant une mise en perspective, à travers un dispositif proche de Fenêtre sur cour, par le détour d’un changement d’échelle narratif : un étranger, un professeur de philosophie, observe le tandem sur le balcon. Ce dernier – très secondaire – incarne la voix du retour à la norme (l’histoire se bouclera hors champ au commissariat), mais aussi celle de la mise à distance spéculaire, dialectique qui porte le film. Et si l’une et l’autre n’étaient en tout et pour tout qu’un seul personnage ? Et si Un balcon à Limoges était cette histoire un peu folle mais tellement vraie, peut-être plus vraie encore à cinquante ans, de la norme et de “l’anormé”, du désir et de sa mort, bref de cette schizophrénie du quotidien d’un seul, d’une seule : la femme à sa fenêtre. La principale source d’inspiration que Reybaud cite est un poème de Charles Baudelaire, un court texte en prose, La fenêtre, surface et lieu de reflets où l’image d’une femme, labile, plurielle, ne cesse d’alimenter la rêverie.

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