Akihiro Hata : la menace fantôme
D’origine japonaise, Akihiro Hata a fait des études de cinéma à la Fémis, étant issu de la 21e promotion en 2010. Depuis son film d’école L’histoire du pêcheur qui n’attrapait jamais rien (2009), son cinéma mêle fantastique et drame social, entre Kiyoshi Kurosawa et les frères Dardenne. Grand ciel, son premier long métrage – qui sort le 21 janvier –, relève de cette veine si particulière.
“Grand ciel” est le nom d’un complexe urbain en chantier dans une ville grise et humide qui ressemble à une maquette de Metropolis. Parmi les ouvriers du BTP, Vincent (Damien Bonnard), intérimaire, travaille au sein de l’équipe de nuit menée par Saïd (Samir Guesmi), également chef syndicaliste. Cette équipe a pour mission d’aller au fin fond des sous-sols pour reprendre les parties où le ciment menace déjà de s’effriter. Lorsqu’un ouvrier disparaît mystérieusement, d’intérimaire, Vincent gagne des galons… En apparence drapé dans les oripeaux d’un thriller social, Grand ciel s’échafaude surtout comme une œuvre autour de la disparition et de la menace invisible.

La chose d’un autre monde (The Thing, 1951) de Christian Nyby, produit, écrit et supervisé par Howard Hawks, semble être l’une des grandes références cinématographiques de Grand ciel. C’est le grand film de la guerre froide sur la menace invisible, le mal partout et nulle part. Hata retourne le film paranoïaque contre le capitalisme contemporain. Que Damien Bonnard soit l’acteur qui figure l’ouvrier modèle à la peau blanche n’est absolument pas anodin. Le brouillard qui plane et tue tout le monde est celui qui nous accompagne au quotidien et nous permet de vivre la conscience tranquille tout en ayant les mains sales.

La problématique de l’invisible traverse tous les courts métrages de Hata (même si nous n’avons pas pu voir son documentaire Corps solitaire). Son film de fin d’études, L’histoire du pêcheur qui n’attrapait jamais rien (photo ci-dessous), est un court métrage co-écrit avec Anaïs Carpita, déjà un étrange mélange entre réel rural et fantastique : un jeune homme raconte à un pêcheur qui ne pêche jamais rien qu’il joue à un jeu où l’on peut gagner une “cynips”. Le pêcheur, séduit, se met à jouer… Or, avant même que le film ne se termine, on apprend qu’une “cynips” n’est autre qu’un objet caméléon qui se confond avec le décor.

Avec Les invisibles (une fiction de 42 minutes sélectionnée à Clermont-Ferrand en 2015, photo ci-dessous), film co-écrit avec Olivier Demangel, Hata fait montre de précision et de justesse dans son écriture et dans sa mise en scène. Se déploie déjà ici une réflexion pessimiste autour de la question de l’individu et du groupe. Les invisibles du titre sont les ouvriers des centrales nucléaires qui chaque jour se prennent une douche de radioactivité pour en nettoyer les sols… Cadré serré, prenant appui sur une description minutieuse de son microcosme, ce moyen métrage est un film sur une catastrophe latente, nucléaire : une menace sourde, continue, mais invisible.

À la chasse (2017, 30 minutes, photo ci-dessous – disponible actuellement sur Brefcinema), co-écrit avec Jérémie Dubois (scénariste également de Grand ciel), peut sembler un pas de côté. Ce film nous transporte auprès d’Anaïs (Solène Rigot, intense et dense) et de son père (Christian Raimbault) dans une exploitation agricole en Mayenne, en pleine campagne. Tout ici semble plus vrai que vrai. L’exploitation qui a la corde au cou, la coopérative avec ses petits conflits entre pairs, les routes de campagne interminables sous la pluie. L’environnement sonore contribue à cette impression, qu’il s’agisse de la musique (signée Akihiro Hata) ou du son (par Jeanne Delplancq, Gaël Éléon et Philippe Grivel).

L’objet de la chasse, c’est sans aucun doute d’abord l’objet dérobé à la communauté (à savoir une ensileuse). Cette dernière, atteinte d’un mal invisible, ne cherche pas bien loin, désigne son bouc émissaire. Les choses sont plus complexes pour Anaïs. Non que cette dernière soit éprise de justice ; sa quête mute en un étrange et obscur objet du désir. Distributeur d’engrais, forêt, porcherie, coup de fusil, les images et symboles sont nombreux. Au spectateur de jouer… Il est néanmoins passionnant de voir combien ici l’étranger dans la maison, saisissant et insaisissable, reste tout à la fois objet de corruption et de désir.

À voir aussi :
- Santa Maria Kyoko de Félix Loizillon et Guil Sela, avec Akihiro Hata comédien.
À lire aussi :
- L’engloutie (sorti le 24 décembre 2025) : Louise Hémon du court au long métrage.


