Extrait
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Vilaine fille mauvais garçon

Justine Triet

2011 - 31 minutes

Fiction

Production : Ecce Films

synopsis

Thomas, jeune peintre fauché et célibataire, pousse son meilleur ami à organiser une fête chez lui. Ce soir-là, perchée sur ses talons hauts, Laetitia et son air déluré lui tapent dans l’œil. Ensemble, ils traversent cette nuit, entre légèreté et petits drames.

Justine Triet

Née en 1978 à Fécamp, Justine Triet est diplômée des Beaux-Arts de Paris. À la fin des années 2000, elle réalise plusieurs documentaires en vidéo, avec la préoccupation permanente de la place de l’individu au sein du groupe : Sur place (2007) s’intéressait à des manifestations étudiantes et Solférino (2008) aux élections présidentielles. En 2009, elle tourne Des ombres dans la maison dans un township de São Paulo, au Brésil, avant d’être largement remarquée pour son court métrage Vilaine fille méchant garçon, qui décroche en 2012, entre autres, le Grand prix aux festivals d’Angers et de Belfort.

Une nomination aux César est aussi au rendez-vous, alors que la jeune réalisatrice est partie sur son projet de premier long métrage, à nouveau développé en compagnie d’Emmanuel Chaumet ; La bataille de Solférino, en grande partie tourné le soir de l’élection de François Hollande à la présidence de la République, crée l’événement lors de sa présentation à Cannes, en mai 2013, dans le cadre de la sélection de l’ACID. Trois ans plus tard, c’est à la Semaine de la critique que le film suivant de Justine Triet, Victoria, démarre sa belle carrière, se voyant salué à la fois par la presse et le public lors de sa sortie en salles à la rentrée 2016.

Critique

On le sait depuis ses débuts : Justine Triet est une remarquable observatrice des groupes humains. Manifestation monstre au milieu de la Place d’Italie dans Sur place, partisans en liesse dans Solférino, communauté au cœur d’une favela dans Des ombres dans la maison : elle a su rendre, avec une finesse et un sens de la mise en scène passionnants, dans chacun de ces trois précédents opus documentaires, la mécanique qui régit un groupe et les mouvements qui l’anime autant que l’isolement d’un individu entouré par d’autres. Son quatrième court métrage, le premier à être revendiqué comme une fiction, vient, à ce titre et bien au-delà, confirmer tout son talent.

Le groupe, ici, c’est d’abord une bande de vilaines filles et de mauvais garçons à peine trentenaires qui s’amusent un verre à la main, se jaugent, se branchent, lors d’une soirée chez l’un d’eux, dans une ambiance fortement référencée, looks et musiques en tête, aux années qui les ont vus naître. On les imagine tous plus ou moins “artistes engagés… par personne”, à la marge (un peu), fauchés (beaucoup), débarrassés des doutes et des complexes (pas du tout). À l’image de Thomas qui, alors que son copain Virgile tente de voler un baiser sur la bouche à une fille avec des manières de cow-boy, rencontre Laetitia. Ou plutôt, ce grand costaud aux yeux si doux butte sur ce brin de fille électrique et bavard qui, de sa voix et son ton singuliers, lui braille aux oreilles monologues et provocations. Adaptées de dialogues réels retranscrits et tournées en pellicule, les séquences de cette scène de fête sentent définitivement la fièvre, l’alcool et le tabac froid. Elles constituent également un terrain de jeu dans lequel Thomas et Laetitia n’auront de cesse de chercher à entrer et sortir.

Le groupe, ici, c’est aussi la famille. Celle de Thomas, chez qui ces tourtereaux peu conventionnels finissent par se réfugier, soient Dédé et Serge, un grand-père et un père tout droits sortis des meilleurs films des frères Coen, réunis dans un appartement foutraque, au milieu duquel butine la fraîche Chloé. Dédé bouquine des pornos, Serge collectionne les montres, tous deux picolent avec Chloé et accueillent Laetitia avec des dents de gros loups. La famille de Laetitia, c’est son frère, Éric. Ils vivent ensemble. On devine qu’Éric est schizophrène. Ce soir-là, il n’a pas pris ses médicaments. Le film montre très joliment comment Thomas, de façon légère, et Laetitia, beaucoup moins, se collent l’un à l’autre pour mieux échapper à la pesanteur de leurs proches. La séduction passe entre eux par des gestes gauches autant que par une irrésistible séance de chat-roulette, en tout cas une compréhension immédiate de ce qu’ils sont vraiment. Un romantisme déglingué, qui tient le film de bout en bout.

Car entre la fête et les vannes avec Dédé, Laetitia part valider l’internement d’Éric, récupéré par la police en plein délire. Accompagnée par Thomas, elle débarque aux urgences dans ce qui devient la plus belle scène du film. On y retrouve la puissance de Justine Triet à se faire minuscule pour mieux s’approprier l’énormité du réel, il faut rappeler ici l’incroyable séquence des Ombres dans la maison, où sa caméra restituait l’intimité d’une mère avec ses deux enfants coincés dans les 3 m2 d’une chambre insalubre. Malades, infirmiers ou policiers sont filmés ici au plus près, sans qu’on puisse imaginer qu’ils soient véritablement dirigés. Le gouffre glacé dans lequel ces séquences précipitent le film le révèle à elles seules, en même temps que son ton. Alors qu’elle doit signer l’isolement de son frère, Laetitia argumente, ricane. La portée dramatique n’en est que plus profonde. La réalisatrice parvient à dire l’absurdité, la détresse, la douleur, sur un fil tendu entre légèreté revendiquée et gravité sourde duquel elle ne tombe jamais. On ne lui connaissait pas encore cette manière de conter… On en redemande, assurément !  

Amélie Galli

Article paru dans Bref n°103, 2012.

Réalisation et scénario : Justine Triet. Image : Tom Harari. Son : Julien Brossier, Jocelyn Robert et Laure Arto. Montage : Damien Maestraggi. Interprétation : Laetitia Dosch, Thomas Lévy-Lasne, Serge Riaboukine, Éric Bouroukhoff, André Dieuaide et Chloé Lagrenade. Production : Ecce Films.

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