Extrait
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Van Gogh

Alain Resnais

1947 - 18 minutes

France - Documentaire

Production : Panthéon Production

synopsis

Ce film tente de retracer, uniquement à l’aide de ses œuvres, la vie et l’aventure spirituelle de l’un des plus grands peintres modernes. Le génie et l’importance de Vincent Van Gogh sont aujourd’hui universellement reconnus, pourtant il devait lutter et travailler désespérément, dans la misère et au milieu d’une indifférence presque générale, pour essayer d’atteindre à travers sa peinture l’absolu qu’il entrevoyait.

Alain Resnais

Dès son enfance, Alain Resnais, né à Vannes (Morbihan) le 3 juin 1922, est passionné de cinéma. À 12 ans, il reçoit une caméra Kodak avec laquelle il tourne des films en Super 8 dans son jardin, dont un remake de Fantomas. Il s’inscrit plus tard au Cours Simon et intègre en 1943 la première promotion de l’Idhec (aujourd’hui la Fémis) en section montage.

Il réalise quelques courts métrages sur le terrain du “film d’art”, comme Van Gogh, Paul Gauguin ou Guernica. Dans les années 1950, il signe de nombreux autres films courts dont, avec Chris Marker, le célèbre Les statues meurent aussi (Prix Jean-Vigo du court métrage en 1954). En 1955, il entre dans l’Histoire en réalisant Nuit et brouillard, film de référence sur la déportation qui lui vaut le Prix Jean-Vigo en 1956.

Le chant du styrène, produit en 1958, scelle une véritable famille de cinéma pour Resnais : le producteur Pierre Braunberger, le directeur de la photo Sacha Vierny et le musicien Pierre Barbaud, avec lesquels il retravaille par la suite.

Deux ans plus tard, Resnais réalise son premier long métrage, Hiroshima mon amour, sélectionné en compétition officielle à Cannes. Le film est le premier d’une longue série que l’on peut diviser en deux. Jusqu’au milieu des années 1960, sa filmographie peut être considérée comme expérimentale, avec des films comme L’année dernière à Marienbad ou Muriel ou le temps d’un retour.

Pour la deuxième partie de son œuvre, moins abstraite, il s’entoure de comédiens fidèles : Sabine Azéma, Pierre Arditi ou encore André Dussollier, avec lesquels il tourne Mélo, On connaît la chanson, Pas sur la bouche, etc. Il s'éteint le 1er mars 2014, quelques semaines avant la sortie de son dernier film, Aimer, boire et chanter, adapté de la pièce de théâtre The Life of Riley du dramaturge britannique Alan Ayckbourn.

Alain Resnais a reçu le César du meilleur réalisateur en 1978 pour Providence et en 1994 pour Smoking/No Smoking.

Critique

Après la Seconde Guerre mondiale, le court métrage représente “l’honneur du cinéma français” et il est, “dans une proportion énorme, documentaire.” (1) Au cours de la décennie allant de 1945 à 1955, aux côtés de Jacques Demy, Georges Franju, Pierre Kast, Jean Mitry ou Jean Rouch, Alain Resnais réalise ses premiers films. Il signe coup sur coup trois “films d’art” en 35 mm pour Pierre Braunberger (Les Films du Panthéon), dont les deux premiers sont des autobiographies artistiques qui évoquant la vie d’un artiste : Van Gogh (1948), Paul Gauguin (1949) et Guernica (1949). 

Œuvre réalisée en collaboration avec Gaston Diehl et Robert Hessens, qui ont conçu ensemble le texte du commentaire et réalisé la sélection des œuvres, Van Gogh repose sur l’idée selon laquelle les œuvres d’art sont les pièces d’un puzzle qui, une fois assemblées, permettent de reconstituer la vie de leur auteur. Ainsi, au premier abord, Van Gogh peut être jugé comme une œuvre où tout concourt à un seul et unique objectif : illustrer un texte biographique, lu par l’acteur Claude Dauphin, sur un mode lyrico-dramatique daté. Voilà un programme bien peu exaltant… Or Van Gogh est tout sauf un film didactique, scolaire ou statique. Tout le talent d’Alain Resnais repose sur sa capacité à proposer autre chose : tant une archéologie de création qu’un palimpseste où se lit sa vision sur la fonction de l’art et de l’artiste.  

D’emblée, dans ce Van Gogh, sautent aux yeux les choix de mise en scène. Le choix du noir et blanc tout d’abord. “Le noir et blanc, explique Alain Resnais, m’intéressait parce qu’il m’offrait le moyen d’unifier le film indépendamment de son contenu.” Pour un peintre coloriste, ce choix ne cesse de surprendre. Il nous oblige à voir ses œuvres autrement, à contre-courant, à nous attacher, à nous rattacher aux motifs, aux traits, aux détails, à ce qui ressemble ici des pâtés, là à des petits pans de “murs jaunes” proustiens. “Si nous avons choisi le noir et blanc de préférence à la couleur, ce ne fut pas seulement en raison de difficultés techniques, précise Resnais. Nous espérions qu’ainsi apparaîtrait mieux l’architecture tragique de la peinture de Van Gogh.” L’itinéraire que Resnais emprunte est moins le fil linéaire de sa biographie que celui d’une lecture, dramatique, du mythe, de ses ombres et de ses illuminations. 

L’autre choix de mise en scène qui retient l’attention est la manière très singulière avec laquelle a été utilisée la caméra banc titre. Tel un scalpel, l’œil caméra plonge in vivo dans la facture de l’œuvre. Œuvre du temps, du mouvement, de la matière – l’œuvre de Van Gogh est éminemment cinématographique. Les plans se suivent, s’enchaînent, se multiplient, semblables et différents : découpes, fondus, zooms, travellings. On s’arrête. Voici un étrange passage du flou ou net. On s’attarde, on se faufile. Le montage fait résonner les clochers d’église. Sur les arbres, les bourgeons exultent. Le visible est l’invisible, et inversement. Le tableau devient un décor, le mouvement, passage, message. Un éclaircissement ici. Une question-là. On circule. “Ce n’est pas parce que la caméra y bouge que les films de Resnais sur les peintres sont d’abord du cinéma, affirme Chris Marker. C’est parce que, enfin, le tableau s’y voit restitué un temps qui lui appartient. C’est que la durée de son action n’est plus commandée par le temps du spectateur qui est suspension, mais par le temps de l’écran, qui est parcours.” Le film est un chemin au sein d’une matière dynamique, sensuelle.  

Enfin, le choix du sujet de l’artiste peintre, et ce même s’il s’agit d’une œuvre de commande, ne peut que susciter l’interrogation. Tout au long du XXe siècle Vincent Van Gogh n’a cessé de passionner le monde de l’art, voire plus largement le monde. Au cinéma, de Resnais à Minnelli et jusqu’à Pialat, il figure l’artiste maudit, solitaire, l’homme parmi les hommes, visionnaire, marqué par le destin tragique. Il est le créateur d’un monde intérieur, d’un geste à l’avant-garde, pris au piège de sa vision, de son pas de côté ; c’est l’incompris, le suicidé. Ce film sur un artiste donne à Resnais l’occasion de réfléchir non pas sur la figure d’un alter ego mais sur la vision de l’artiste et sur une vision de l’art qu’il s’agit pour lui de démythifier. Montrer, dévoiler, révéler à travers cette rêverie que la peinture peut être cinématographique, et que le cinéma dans une dynamique éveillée touche les sens, l’intelligence.

Donald James 

1. L’expression est de Jean-Pierre Jeancolas dans les Cahiers des Ailes du désir, 1995. 

­Réalisation : Alain Resnais. Image : Henri Ferrand. Montage : Alain Resnais et Marie Beaune. Musique originale : Jacques Besse. Narration : Claude Dauphin. Production : Panthéon Production.

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