Extrait

Une nuit d’avance

Julien Bernard-Simmonds

2024 - 28 minutes

Belgique - Fiction

Production : Daylight Films, Taka, RTBF

synopsis

Un soir, un chauffeur routier fatigué, rencontre d’étranges jeunes gens sur une aire d’autoroute. Ils l’emmènent dans la forêt, pour un voyage aux frontières de la vie et de la mort.

Julien Bernard-Simmonds

Né en 1997, Julien Bernard-Simmonds est un jeune réalisateur belge formé à l'IAD et qui a réalisé en 2022 un court métrage documentaire, Cet immense rêve de verre, et une fiction, Le sommeil du fleuve.

En 2025, son nouveau film, Une nuit d'avance, remporte le Grand prix du jury à l'issue de la 33e édition du Festival "Le court en dit long” au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris.

Depuis 2022, Julien Bernard-Simmonds fait également partie de l’équipe du Brussels Art Film Festival. 

Critique

Qui se souvient du rôle joué par Niels Arestrup dans Je, tu, il, elle, réalisé par Chantal Akerman en 1974 ? Il interprétait un routier, à la fois rustre et généreux, qui prenait en autostop une jeune femme en mal d’amour (jouée par Akerman elle-même). Attablés dans une station-service belge, ils partageaient leur désespoir et leur solitude. Porté par une même inquiétude devant la réalité sociale la plus ordinaire, Une nuit d’avance propose une vision qui aborde l’univers des camionneurs de manière à la fois plus réaliste et plus fantasmagorique. On croirait même, au début du film, que le cinéaste Julien Bernard-Simmonds investit le genre du réalisme magique, tant il est difficile de distinguer entre ce qui se passe (pour le personnage principal) et ce qui est vécu (par lui).

Pourtant, le spectateur parvient à dégager une ligne narrative : Mauro est un camionneur au bout du rouleau, tentant de dissimuler son épuisement en ingurgitant des médicaments et en mentant à son supérieur. Le film brosse le portrait, le temps d’une nuit, de cet homme aussi corpulent que vulnérable, aussi acharné que défait. Son état de semi-somnolence semble renvoyer à la mise en scène elle-même.

Mauro arrive sur une aire d’autoroute. Il dîne avec d’autres routiers. La discussion est tendue ; elle s’envenime lorsque Mauro se justifie d’avoir fait sonner le dispositif anti-somnolence en racontant un bobard. L’un des routiers lance : “La mort, c’est normal.” Face à lui, une femme rétorque : “Va dire ça aux gamins qui sont morts sur la route, ou à celui qui est dans le coma.” La discussion porte sur un enjeu éthique élémentaire : doit-on rouler au risque de mourir ou de tuer quelqu’un ? Visiblement, le mal est déjà fait. Plutôt que de s’arrêter sur cette situation, laquelle pourrait être tirée d’un film des Dardenne, Julien Bernard-Simmonds préfère guider le spectateur vers une expérience plus proche du style de Bertrand Mandico ou de Yann Gonzalez. Lorsque Mauro regagne son camion, il rencontre plusieurs adolescents, deux filles et deux garçons. Ils disent être à la recherche d’un autre garçon, volatilisé. Débute alors une quête étonnante, menant Mauro à venir en aide aux adolescents tout en faisant l’expérience, bien malgré lui, de leur survie miraculeuse puis de leur mort symbolique. Au sein d’un bosquet qui se transforme en nature luxuriante tantôt oppressante, tantôt colorée, la frontière entre la vie et la mort s’estompe.

Une parole résonne fortement : “Il n’y a pas eu d’accident. Je le saurais sinon.” L’enjeu psychologique, celui de l’acharnement de Mauro à continuer à conduire coûte que coûte (contre des conseils de ses pairs), renvoie à un enjeu politique : celui du capitalisme comme porteur de l’idéal d’une vie sans pause, active à toute heure du jour et de la nuit. Jonathan Crary, dans son livre 24/7 : Le capitalisme à l'assaut du sommeil, évoque une sorte d’état d’insomnie globale qui reflète l’atmosphère ambiguë du film. Camille Lugan, dans Pas le temps (2021), évoquait aussi les méthodes néolibérales qui s’attaquent au repos et contribuent à brouiller les valeurs. Une nuit d’avance porte néanmoins une étrangeté redoublée par un dernier plan des plus énigmatiques : quelle a été la vraie responsabilité de Mauro dans l’accident évoqué lors du repas ? Mauro a-t-il rêvé des jeunes renversés, comme s’il s’agissait d’une visite fantasmée ? Ou bien est-ce un rêve prémonitoire qui permet au routier d’éviter le pire ? Mauro a-t-il finalement renoncé à poursuivre la route ? Mauro a-t-il succombé à la prise excessive de stimulants ? Les fantômes ont disparu, mais l’incertitude plane.

Mathieu Lericq

Réalisation : Julien Bernard-Simmonds. Scénario : Pierre Fortin et Julien Bernard-Simmonds. Image : Édouard Outters. Montage : Raphaël Cort. Son : César Carron, Antoine François et Selia Çakir. Musique originale : Maximilien Becq-Giraudon. Interprétation : Ludovic Berthillot, Jef Cuppens, Marcel Degotte, Emmanuelle Gilles- Rousseau et Daphné Van Dessel. Production : Daylight Films, Taka et RTBF.

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