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Une nuit à l’Opéra

Sergei Loznitsa

2020 - 20 minutes

France - Documentaire

Production : Opéra National de Paris, Les Films Pelléas, CC&C - Mediawan.

synopsis

Sergei Loznitsa revisite avec malice les soirées de gala organisées au Palais Garnier depuis que des images d’archives existent.

Sergei Loznitsa

Serge Loznitsa est né le 5 septembre 1964 à Baranovitchi, en Biélorussie (ex-URSS). Il a grandi à Kiev, en Ukraine, où il a suivi des études à l'Institut polytechnique et obtenu un diplôme d'ingénieur et de mathématicien. Il a travaillé pendant plusieurs années comme scientifique.

En 1991, Sergei Loznitsa entre à l'Institut national de la cinématographie de Moscou, dont il sort diplômé en 1997. Il commence ensuite à produire ses propres films au célèbre Studio de documentaires de Saint-Pétersbourg.

Sergei Loznitsa a réalisé de nombreux longs et courts métrages documentaires. Ses films ont beaucoup circulé en festivals et ont été primés partout à travers le monde : Oberhausen, Leipzig, Tel Aviv, Jérusalem, Madrid, Saint-Pétersbourg, Karlovy Vary, Vila do Conde ou encore Cannes. Son premier long métrage, My Joy (2010), y a été présenté en première mondiale, en compétition officielle.

Ses longs métrages documentaires comme ses longs métrages de fiction ont été sélectionnés – et pour la plupart d'entre eux, primés – au Festival de Cannes (In the Fog, 2012 ; Maïdan, 2014 ; A Gentle Creature, 2017 ; Donbass, 2018) ou à la Mostra de Venise (The Event, 2015 ; Austerlitz, 2016 ; The Trial, 2018 ; State Funeral, 2019). En 2013, il a fondé une société de production de films, Atoms & Void.

En 2020, Sergei Loznitsa réalise à partir d'images d'archives le court métrage Une nuit à l'Opéra

L'année suivante, son nouveau long métrage documentaire, Babi Yar. Contexte, obtient le Prix spécial du jury de l'Œil d'or au Festival de Cannes.

 

Critique

Les honneurs et l’éclairage cannois offrent un miroir grossissant pour les fictions de Sergei Loznitsa, cinéaste de nationalité ukrainienne habitué de la sélection officielle et le plus souvent de la plus prestigieuse des compétitions (My Joy, Dans la brume, Une femme douce). Une part plus discrète, mais absolument essentielle et stimulante de sa filmographie, s’écrit avec des films de remontage, de réemploi d’un matériau archivistique.

Cette veine forme aujourd’hui un examen impressionnant et cinglant de l’histoire soviétique : le blocus de Léningrad pendant la Seconde Guerre mondiale (Le siège, 2005), la propagande soviétique (Revue, 2008), le coup d’État d’août 1991 (L’événement, 2015), l’évocation d’une purge en 1930 (Le procès, 2017), la mort de Staline (Funérailles d’État, 2019), le massacre de masse de Babi Yar (Babi Yar. Contexte, 2021), la marche de la Lituanie vers l’indépendance (Mr. Landsbergis, 2021), la destruction des villes allemandes à la fin de la Seconde Guerre mondiale (Histoire naturelle de la destruction, 2022), le “Nuremberg” soviétique (Le procès de Kiev, 2022).

Si Une nuit à l’Opéra appartient à ce sillon du cinéma de remontage, l’énumération ci-dessus met en valeur que son “sujet” est bien moins grave. Cette commande réalisée à l’initiative de la 3ème Scène (1), la scène digitale de l’Opéra national de Paris, a même un côté récréatif, en même temps qu’elle est une complète réussite artistique, exprimant un exceptionnel talent de monteur, un regard sarcastique porté sur le monde, un goût prononcé pour l’ironie féroce et l’amour de l’art. À partir d’images des années 1950 et 1960, il élabore une sorte de gala absolu où défilent monarques, gouvernants, présidents, célébrités – on n’en fera pas le détail, mais cela représente une sorte de parterre rêvé, en tous cas pour l’organisateur d’un événement mondain.

Si des éclats d’humour s’inscrivent dans ses films les plus sérieux, Loznitsa ici s’amuse, et cela se voit. Le montage est ici à service d’une mise à nue de la profonde vanité de cette pompe et de cet apparat. Les répétitions, la dimension burlesque du son (reconstruit), de la gestuelle et des corps (la véritable carrière de De Gaulle n’était-elle pas celle-ci ?), la brièveté des plans et l’accélération de la vitesse du défilement des images dressent un tordant catalogue des “grands de ce monde”, avec cette impression qu’ils évoluent dans un ridicule Olympe.

Une Marseillaise – placée là par Loznitsa ? – semble donner le coup de grâce, mais elle sonne en fait comme un point de bascule. Quand on connait ne serait-ce que quelques anecdotes sur la vie de la diva des divas, on ne peut pas dire que Maria Callas soit l’antithèse de la pompe, de l’apparat et de la vanité, mais son apparition et sa voix déplacent radicalement le film, et son montage – les plans s’inscrivent alors dans davantage de durée. Sa présence magnétique, la mise en scène qui la fait flotter à une hauteur surnaturelle relèguent brusquement et complètement le (grand) monde dans un hors-champ. Le temps suspend son vol, ne semble plus exister que l’art, dans sa grâce, sa vérité nue.

Arnaud Hée

 

1. Une nuit à l’Opéra est le premier segment du film Celles qui chantent, dont les autres courts métrages ont été réalisés par Julie Deliquet, Jafar Panahi, Karim Moussaoui.

2. Ce récital fut donné le 19 décembre 1958, lors d’une soirée surnommée “La Grande nuit de l’Opéra”.

­Réalisation et scénario : Sergei Loznitsa. Montage : Danielus Kokanauskis. Son : Vladimir Galovnitski et Peter Warnier. Production : Opéra National de Paris, Les Films Pelléas et CC&C - Mediawan.

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