Extrait
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Une histoire d’eau

Jean-Luc Godard, François Truffaut

1958 - 12 minutes

Fiction

Production : Les Films de la Pléiade

synopsis

Une étudiante essaie de gagner Paris en traversant des zones inondées. Elle est prise en stop par un jeune homme qui entreprend de la séduire.

Jean-Luc Godard

Jean-Luc Godard, de nationalité suisse, est né en 1930. Issu de la moyenne bourgeoisie protestante, il grandit entre la Suisse et la France. C’est à Paris, où il étudie l’ethnologie, qu’il rencontre, en 1952, François Truffaut, Jacques Rivette et Éric Rohmer, futurs grands cinéastes de la Nouvelle Vague. Sous le pseudonyme d’Hans Lucas, il débute dans la critique cinématographique dans La gazette du cinéma avant de devenir l’une des principales plumes des Cahiers du cinéma. Il réalise plusieurs courts métrages entre 1954 et 1958. Tous les garçons s’appellent Patrick, sorti en 1957, rencontre un vif succès. Il annonce ce que sera la Nouvelle Vague de par sa narration discontinue, ses décors naturels et la jeunesse de ses acteurs. Son premier long métrage, À bout de souffle, est emblématique de ce mouvement cinématographique. Le film est en rupture avec les formes du cinéma classique. Il réalise ensuite Le petit soldat censuré en raison de la guerre d’Algérie. Deux de ses plus grands succès sortent dans les années 1960,  Le mépris (1963) et Pierrot le fou (1965). Ce dernier marque la fin de sa période romanesque et poétique. Les films suivants sont caractérisés par une narration rétrécie et une forme plus expérimentale. À partir de La Chinoise (1967), le cinéma de Godard devient plus militant. Il intègre le groupe Dziga Vertov pour qui la forme esthétique doit être au service du message politique. Il va s’intéresser à la vidéo qu’il considère à égalité avec le cinéma, et, en ce sens, va créer l’atelier de recherche Sonimage. En 1980, Godard retourne à un cinéma de fiction avec Sauve qui peut. Ce film avec Jacques Dutronc et Nathalie Baye, entre autres, revisite les figures mythologiques et les confronte au monde moderne. Il réalise, en 2010, Film socialisme, un triptyque réflexif sur l’Europe d’aujourd’hui, qui revient sur l’ensemble de son œuvre. Son dernier film, Adieu au langage, sorti en 2014 et tourné en 3D a reçu le Prix du jury au Festival de Cannes.

François Truffaut

Né en 1932, François Truffaut découvre le cinéma adolescent, particulièrement grâce aux ciné-clubs. Il rencontre André Bazin, qui lui fait découvrir la critique de cinéma et se met à écrire aux Cahiers du cinéma, puis à la revue Arts. Affichant des opinions bien tranchées sur les films, il décide d’appliquer les méthodes et les politiques évoqués dans ses articles. Cette décision donne lieu à un court métrage en 1955, Une visite, suivi de deux autres en 1957 : Les mistons et  Une histoire d’eau. La même année, il crée sa propre boîte de production, les Films du Carrosse, qui produira beaucoup de ses films. Son premier long métrage, Les 400 coups, dans lequel Jean-Pierre Léaud incarne pour la première fois Antoine Daniel, un personnage qu’on verra évoluer à travers la filmographie du cinéaste. Le film remporte le prix de la mise en scène à Cannes en 1959, un succès qui marque le début à la fois d’une longue carrière d’auteur réalisateur pour Truffaut, et d’une grande période pour le cinéma : la Nouvelle Vague. En 20 ans, le cinéaste réalise 26 films, tantôt écrivant des scénarios originaux, tantôt adaptant des livres (Deux anglaises et le continent est tiré d’une œuvre d’Henri-Pierre Roché). Il lui est arrivé aussi de jouer dans ses films et il apparaît même dans Rencontre du troisième type de Steven Spielberg. Il meurt en 1984, à 52 ans, après avoir produit une œuvre riche et variée. 1954 : Une visite 1957 : Les mistons 1958 : Une histoire d'eau, cosigné avec Jean-Luc Godard 1959 : Les quatre cents coups 1960 : Tirez sur le pianiste 1962 : Jules et Jim  1962 : Antoine et Colette (moyen métrage du film à sketches L'amour à 20 ans) 1964 : La peau douce 1966 : Fahrenheit 451 1968 : La mariée était en noir 1968 : Baisers volés 1969 : La sirène du Mississipi 1969 : L'enfant sauvage 1970 : Domicile conjugal 1971 : Les deux Anglaises et le continent 1972 : Une belle fille comme moi 1973 : La nuit américaine (Oscar du meilleur film en langue étrangère) 1975 : L'histoire d'Adèle H. 1976 : L'argent de poche 1977 : L'homme qui aimait les femmes 1978 : La chambre verte 1979 : L'amour en fuite 1980 : Le dernier métro (César du meilleur film et César du meilleur réalisateur) 1981 : La femme d'à côté 1983 : Vivement dimanche !

Critique

Un décor naturel, celui d’une inondation de la région parisienne, de jeunes acteurs dont les mouvements vifs apparaissent imprévisibles et délestés de toute empreinte psychologique, des plans courts comme pris sur le vif, la dynamique d’un montage truffé de “faux raccords”, le sens du coq-à-l’âne – ou du collage –, on pourrait multiplier les éléments qui font de ce film une sorte de brouillon d’À bout de souffle, jusqu’au goût des voitures et des citations. Le film est dédié à Mack Sennett, le premier long métrage de Godard le sera à la Monogram Pictures. “La manière godardienne de jouer avec les trous du récits et de la bande image, écrit très justement Antoine de Baecque dans sa biographie de Godard, de recouvrir la multitude des faux raccords et des ellipses par un commentaire logorrhéique fonctionne ici avec une virtuosité qui confine à la désinvolture.

Les percussions qui rythment le film aidant, on songe à Rouch dans cet art de faire entendre une fiction par l’entremise de voix qui ne sont pas celles des corps visibles à l’image et avec lesquels elles jouent avec une grande liberté, entre proximité – on croirait parfois presque lire le mot prononcé sur les lèvres des interprètes – et éloignement – des individus filmés au hasard décrits comme des cousins, sans même parler de toutes les digressions, y compris littéraires. On dirait un film écrit au fil de l’eau, avançant au gré de rencontres, de libres associations et d’une chronologie toute relative sur la base d’une trame arachnéenne : une jeune étudiante (Caroline Dim), empêchée de se rendre à Paris à cause des inondations de la Seine, rencontre un jeune homme (Jean-Claude Brialy) qui l’emmène dans sa Ford Taunus. La voiture immobilisée, ils se retrouvent à pied et, comme dans Partie de campagne, elle se laisse séduire, mais sur une île éphémère, née de la crue de la Seine.

L’idée du film serait venue d’une remarque François Truffaut lors d’une conversation avec Godard et le producteur Pierre Braunberger en février 1958 alors que les pluies torrentielles qui se sont abattues sur la région parisienne font la une des journaux. Pourquoi le cinéma ne s’empare-t-il pas plus souvent de ce genre d’événements comme décors ? Ils réunissent très vite du matériel 16 mm et Godard propose de tourner dès le lendemain. Ce dernier n’est finalement pas venu, suggérant juste le nom de Caroline Dim pour interpréter le rôle principal. Truffaut est parti avec les deux comédiens et l’opérateur Michel Latouche, pierre angulaire du projet puisqu’il fut le complice de Godard sur Charlotte et son jules (1958), Tous les garçons s’appellent Patrick (1959) et, plus tard, Le petit soldat (1960). Déçu par les images qu’il a ramenées, Truffaut semblait prêt à rembourser Braunberger pour la somme engagée, mais Godard se dit intéressé et propose de monter le film. Il le finit une dizaine de mois plus tard, enregistrant le son au mois de décembre 1958.

Une histoire d’eau apparaît traversé d’une drôle de tension entre la vivacité d’un geste – tournage rapide, improvisation de comédiens dans des décors naturels –, qui tranche avec le tout-venant du cinéma et annonce la Nouvelle Vague, et une certaine nostalgie, énoncée par le monologue de l’étudiante, “Valéry Larbeau est mort, Paul Éluard est mort, Jean Giraudoux est mort”, comme si, en posant les jalons d’une autre façon de faire des films, Godard était surtout sensible au monde qui disparaissait.

Jacques Kermabon

Réalisation et scénario : François Truffaut et Jean-Luc Godard. Image : Michel Latouche. Montage : Jean-Luc Godard. Interprétation : Jean-Claude Brialy et Caroline Dim. Production : Les Films de la Pléiade.

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