Extrait

Un jour j’aurai une île

Vincent Weber

2025 - 45 minutes

France - Fiction

Production : Mabel Films

synopsis

Malika a 47 ans et en fait 10 ans de moins. Elle a toujours vécu dans l’intensité et au gré des rencontres. Fatiguée de cette instabilité perpétuelle, elle trouve refuge pour quelques temps chez son père Kamel, dans la résidence où elle a grandi, et renoue avec lui avant qu’il ne quitte l’appartement pour rentrer en Algérie.

Vincent Weber

Critique

Elle fait sa valise, claque la porte derrière elle ; le début d’Un jour j’aurai une île pourrait sonner comme un nouveau départ. Ou plutôt : elle ferme la porte derrière elle, va régler ses comptes avec la caissière, son ex-collègue qui l’a dénoncée et lui a fait perdre son travail, se fait vider par le vigile, puis rentre empaqueter ses maigres affaires. L’île n’est pas pour tout de suite. Pour le moment, pour Malika, c’est retour malgré elle dans les tours de son enfance. Elle débarque ainsi chez son père, bourru, taciturne et, selon Malika, presque inexistant parfois. Ce n’est que le lendemain qu’ils se demandent l’un et l’autre si ça va.

« - Ça te dérange pas si je reste quelques jours ici ?

- T’es chez toi ma fille, tu restes comme tu veux… Mais me dis pas ce que je dois faire chez moi. »

Vincent Weber prend le temps d’une mise en place, d’une mise en scène au plus proche de son personnage, pour nous permettre d’être pleinement avec Malika, interprétée par Nouha Amri, également co-scénariste. On la suit, à la mesure de ses émotions, révoltée mais pas abattue par la perte de son emploi. On devine un énième coup dur à encaisser comme elle en a déjà enduré d’autres et comme elle les cumulera tout au long du film. Trouver sa place dans un monde qui ne l’offre pas, c’est suivre une trajectoire faite d’aléas, de bonnes et de mauvaises rencontres, se heurter à un horizon bouché avant de revenir sur ses pas. Il s’agit de se relever encore et encore, de continuer à rêver de liberté tout en trouvant des ressources pour ne pas se faire rattraper par la précarité, qui semble guetter le moindre faux pas.

Malika n’a pas vraiment le choix, mais elle a un côté solide et solaire. Les beiges se mélangent au gris d’une banlieue morne, Malika brille d’un certain éclat au milieu des couleurs ternes du ciel d’hiver. Ce retour chez son père sera le dernier : dans un mois, il partira pour l’Algérie. Il n’y aura plus ce « chez soi » marqué par des souvenirs amers : des fugues, des maladresses, des êtres chers qui ne sont plus. Dans cet appartement où il n’y a pas eu d’espace pour aspirer à une vie plus ample, Malika s’entête à ouvrir la petite fenêtre, et à renouer avec son père avant qu’il ne soit trop tard. Il s’agit pour l’un et l'autre de ne pas se laisser abattre, de ne pas se laisser disparaître, mais d’affirmer, en criant si nécessaire, qu’on est vivant. Qu’on est là.

Vincent Weber et Nouha Amri proposent ici un cinéma de l’économie, où il est question de faire avec ce qu’on a, de ne pas s’encombrer de superflu, mais de trouver des ressources pour réparer, et sauvegarder l’essentiel. L’appartement se vide de toute trace, de tout souvenir, menaçant de plonger un peu plus ces vies déjà ternies dans l’oubli. Ne resteront que deux objets, que le père et la fille emporteront respectivement chacun et chacune avec soi : le maillot de foot du fils disparu, signé par toute l’équipe comme témoin d’une adolescence heureuse, et une vidéo de vacances à lire sur le vieux magnétoscope, dont la réparation maladroite permettra de recréer le souvenir d’une partie d’enfance, peut-être un moment de joie.

Marie-Anne Campos

Critique parue dans le n°131 de la revue Bref

Réalisation : Vincent Weber. Scénario : Vincent Weber et Nouha Mathlouti, avec la participation de Julie Lecoustre. Image : Julia Mingo. Montage : Stéphane Myczkowski. Son : Olivier Vieillefond, Antoine Bailly et Flavia Cordey. Musique originale : Jean-Charles Bastion. Interprétation : Nouha Mathlouti, Kamel Adel, Jérémy Barbier d’Hiver, Yacine Sif El Islam, Malika Eissa et Charlotte Bardy. Production : Mabel Films.

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