Extrait
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Toute la mémoire du monde

Alain Resnais

1956 - 21 minutes

France - Documentaire

Production : Les Films de la Pléiade

synopsis

À la découverte de la Bibliothèque nationale, véritable coffre-fort et musée des mots où lectures, œuvres précieuses et introuvables, connaissances, catalogues et collections de livres sont enfermés, répertoriés, analysés, classés, notés, étiquetés, enregistrés et consultés.

Alain Resnais

Dès son enfance, Alain Resnais, né à Vannes (Morbihan) le 3 juin 1922, est passionné de cinéma. À 12 ans, il reçoit une caméra Kodak avec laquelle il tourne des films en Super 8 dans son jardin, dont un remake de Fantomas. Il s’inscrit plus tard au Cours Simon et intègre en 1943 la première promotion de l’Idhec (aujourd’hui la Fémis) en section montage.

Il réalise quelques courts métrages sur le terrain du “film d’art”, comme Van Gogh, Paul Gauguin ou Guernica. Dans les années 1950, il signe de nombreux autres films courts dont, avec Chris Marker, le célèbre Les statues meurent aussi (Prix Jean-Vigo du court métrage en 1954). En 1955, il entre dans l’Histoire en réalisant Nuit et brouillard, film de référence sur la déportation qui lui vaut le Prix Jean-Vigo en 1956.

Le chant du styrène, produit en 1958, scelle une véritable famille de cinéma pour Resnais : le producteur Pierre Braunberger, le directeur de la photo Sacha Vierny et le musicien Pierre Barbaud, avec lesquels il retravaille par la suite.

Deux ans plus tard, Resnais réalise son premier long métrage, Hiroshima mon amour, sélectionné en compétition officielle à Cannes. Le film est le premier d’une longue série que l’on peut diviser en deux. Jusqu’au milieu des années 1960, sa filmographie peut être considérée comme expérimentale, avec des films comme L’année dernière à Marienbad ou Muriel ou le temps d’un retour.

Pour la deuxième partie de son œuvre, moins abstraite, il s’entoure de comédiens fidèles : Sabine Azéma, Pierre Arditi ou encore André Dussollier, avec lesquels il tourne Mélo, On connaît la chanson, Pas sur la bouche, etc. Il s'éteint le 1er mars 2014, quelques semaines avant la sortie de son dernier film, Aimer, boire et chanter, adapté de la pièce de théâtre The Life of Riley du dramaturge britannique Alan Ayckbourn.

Alain Resnais a reçu le César du meilleur réalisateur en 1978 pour Providence et en 1994 pour Smoking/No Smoking.

Critique

Toute la mémoire du monde, le documentaire que réalise Alain Resnais sur la Bibliothèque nationale en 1956, porte un titre qui pourrait servir d'exergue à l'œuvre entière de ce cinéaste qui, mieux que tout autre en France – hormis peut-être Chris Marker –, a su mettre en scène les soubresauts et les métamorphoses de son siècle. Mais si le devoir de mémoire hante ses films – à commencer par Nuit et brouillard et Hiroshima mon amour –, ce n'est nullement à la manière d'un historien scrupuleux des faits et vouant un culte révérencieux aux documents qui permettent d'écrire l'Histoire. Si Resnais, génie du montage, est célèbre pour nous avoir faits (re)découvrir des images d'archives sur l'horreur concentrationnaire ou les ravages de la bombe atomique, il est aussi, et avant tout, le cinéaste de l'imaginaire. Un imaginaire qui, loin de servir d'antidote aux visions terrifiantes d'un passé tourmenté, constitue ce que l'homme a de plus noble en lui : l'aspiration à d'autres mondes possibles.

À cet égard, la manière dont Resnais met en scène la Bibliothèque nationale, “forteresse” où est conservée toute notre mémoire livresque, est explicite. En ouverture, Resnais rend hommage à tous ces mots qui traduisent la volonté humaine de lutter contre l'oubli et la peur de mourir. Mais parce que cette mémoire verbale est aussi une perte de liberté, un poids qui pourrait mettre à mal nos désirs de prendre en charge notre présent, nous nous devons de la maintenir sous surveillance. D'où ces longs travellings dans les sombres et infinies travées de la Bibliothèque nationale, qui nous immergent dans une atmosphère quelque peu carcérale. Certains ont pu y voir des réminiscences de la tragédie concentrationnaire, mais c'est avant tout au château imaginaire de L'année dernière à Marienbad que cette visite d'un haut lieu de la culture nous prépare. Davantage que la fiction, c'est la science-fiction que fait se croiser ici Resnais avec le documentaire. Dans les sous-sols, le personnel de la bibliothèque s'active, telle une armée des ombres chargée d'une mission secrète. Coupée du monde extérieur, il se pourrait bien qu'elle œuvre à l'accomplissement d'une utopie - pourquoi pas celle du bonheur, comme le suggère le sublime commentaire final ? – qui plongerait l'humanité dans une nouvelle ère. En transformant ce gardien de la mémoire qu'est la Bibliothèque nationale en un vaisseau chargé d'un mystère quelque peu inquiétant, Resnais échappe à l'hommage bien-pensant au passé culturel.

Ici sont archivés, pêle-mêle et sans hiérarchie, les œuvres des plus grands et des écrits plus mineurs, des documents très anciens ou très récents. Tout pour plaire au “grand enfant” Resnais, qui ne se départira jamais de son amour de la culture populaire et ne cessera de jouer avec les strates du temps.

C'est qu'au chant nostalgique des sirènes du passé, il préfère celui du styrène, mis en alexandrins par Raymond Queneau, écrivain avec lequel il partage un même esprit ludique et fantaisiste, nourri d'inspirations surréalistes. Le chant du styrène, film commandé par les usines Pechiney sur le polystyrène, est un joyeux détournement du film industriel. Déjouant l'ennuyeux didactisme d'usage, la langue de Queneau fait tout un poème potache de la transformation du styrène en matières plastiques. Resnais, fidèle à lui-même, balaye les usines à coups de somptueux travellings, filmés en couleur et en scope. Du grand spectacle, dont le cinéaste de La vie est un roman et d'On connaît la chanson prévoyait au départ de faire chanter le commentaire. Il ne s'agit plus ici d'aller à la rencontre de “toute la mémoire du monde” mais de la mémoire de la matière, afin de remonter aux matières premières qui constituent notre richesse. Mais il s'agit toujours d'une même exploration jubilatoire de l'esprit humain dont on scrute les origines et le chemin parcouru pour mieux rebondir dans un présent à imaginer. Le chant du styrène s'achève sur la perspective de nouvelles matières encore inconnues à découvrir, de même que Toute la mémoire du monde, dans un registre plus amplement humaniste et émouvant, s'achevait sur celle d'un bonheur à venir, construit par les chercheurs solitaires de la Bibliothèque nationale, penchés sur leurs manuscrits : “Ici se préfigure un temps on toutes les énigmes seront résolues, un temps où cet univers – et quelques autres – nous livreront leur clé. Et cela simplement parce que ces lecteurs assis devant leurs morceaux de mémoire universelle auront mis bout à bout les fragments d'un même secret, qui a peut-être un très beau nom, qui s'appelle bonheur. Aux antipodes des célébrations officielles qui embaument la culture, Resnais ne vénère pas la connaissance et la mémoire, mais les réinvente à chaque instant. Nourris d'imaginaire et tournés vers l'avenir, Toute la mémoire du monde et Le chant du styrène sont les prémices d'une œuvre qui n'a pas fini de nous enchanter.

Claire Vassé

Article paru dans Bref n°48, 2001

­Réalisation : Alain Resnais. Image : Ghislain Cloquet. Montage : Claudine Merlin, Alain Resnais et Anne Sarraute. Musique originale : Maurice Jarre et Georges Delerue. Narration : Jacques Dumesnil. Production : Les Films de la Pléiade.

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