Extrait
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Tous les garçons s’appellent Patrick

Jean-Luc Godard

1957 - 20 minutes

Fiction

Production : Les Films de la Pléïade

synopsis

Au jardin du Luxembourg, Charlotte fait connaissance de Patrick qui l’invite à prendre un verre et lui donne rendez-vous pour le lendemain. Elle apprend le soir même que son amie Véronique a fait une rencontre tout aussi excitante.

Jean-Luc Godard

Jean-Luc Godard, de nationalité suisse, est né en 1930. Issu de la moyenne bourgeoisie protestante, il grandit entre la Suisse et la France. C’est à Paris, où il étudie l’ethnologie, qu’il rencontre, en 1952, François Truffaut, Jacques Rivette et Éric Rohmer, futurs grands cinéastes de la Nouvelle Vague. Sous le pseudonyme d’Hans Lucas, il débute dans la critique cinématographique dans La gazette du cinéma avant de devenir l’une des principales plumes des Cahiers du cinéma. Il réalise plusieurs courts métrages entre 1954 et 1958. Tous les garçons s’appellent Patrick, sorti en 1957, rencontre un vif succès. Il annonce ce que sera la Nouvelle Vague de par sa narration discontinue, ses décors naturels et la jeunesse de ses acteurs. Son premier long métrage, À bout de souffle, est emblématique de ce mouvement cinématographique. Le film est en rupture avec les formes du cinéma classique. Il réalise ensuite Le petit soldat censuré en raison de la guerre d’Algérie. Deux de ses plus grands succès sortent dans les années 1960,  Le mépris (1963) et Pierrot le fou (1965). Ce dernier marque la fin de sa période romanesque et poétique. Les films suivants sont caractérisés par une narration rétrécie et une forme plus expérimentale. À partir de La Chinoise (1967), le cinéma de Godard devient plus militant. Il intègre le groupe Dziga Vertov pour qui la forme esthétique doit être au service du message politique. Il va s’intéresser à la vidéo qu’il considère à égalité avec le cinéma, et, en ce sens, va créer l’atelier de recherche Sonimage. En 1980, Godard retourne à un cinéma de fiction avec Sauve qui peut. Ce film avec Jacques Dutronc et Nathalie Baye, entre autres, revisite les figures mythologiques et les confronte au monde moderne. Il réalise, en 2010, Film socialisme, un triptyque réflexif sur l’Europe d’aujourd’hui, qui revient sur l’ensemble de son œuvre. Son dernier film, Adieu au langage, sorti en 2014 et tourné en 3D a reçu le Prix du jury au Festival de Cannes.

Critique

Comment évoquer sans égrener les lieux communs, plus de trente ans après sa confection, un court métrage figurant parmi “les plus connus et les plus vus de l’histoire du cinéma français” comme le rappelait Antoine de Baecque1 ? On peut aujourd'hui revoir le film en traquant les germes du style de Godard – ce qui est peu probant et finalement peu pertinent. On peut aussi évaluer l’apport du scénariste Rohmer, immédiatement éclatant, ou s’amuser du nombre d’actrices du moment cherchant, comme Nicole Berger, à singer si éhontément BB ...

Mais surtout, Tous les garçons sappellent Patrick se confond mieux que tout autre, même Les mistons ou Histoire d'eau, avec un basculement, ce moment charnière où la poignée de critiques bruyants et virulents exerçant depuis quelques années aux Cahiers du cinéma commence à prendre concrètement d’assaut le cinéma français. Les jeunes Turcs ne sont alors pas encore tout à fait des cinéastes – y compris, sans doute, dans leur tête – et n’ont d’ailleurs que très peu d’estime pour le “genre” court en soi, Godard en tête. Mais ces hommes de plumes (acérées) franchissent le Rubicon et se mettent à exercer eux-mêmes. Avec pour seules armes leur talent enthousiaste et leur irascible liberté.

Tous les garçons s'appellent Patrick, c’est l'application de convictions théoriques se défiant pourtant d’un carcan trop dogmatique. C’est le risque assumé de trousser une gentille intrigue sentimentale basée sur un quiproquo élémentaire, comme un impromptu musical, à l’opposé des scénarios issus de la “qualité française” abhorrée. C’est la joie du filmage dans la rue et les parcs, chantant le Quartier Latin (celui de la Cinémathèque de Langlois, rue d’Ulm), le Luxembourg, ses terrasses de cafés et ses librairies. C’est aussi la sournoise délectation de mettre en scène un dandy, dragueur sans scrupules, qui se satisfait de parler l’anglais avec l’accent frenchy et achète France-Soir : en période de domination serrée de la Gauche communiste sur la vie intellectuelle, le choix est tout sauf innocent ... Histoire de se placer dans un champ de reconnaissance cimenté par le cinéma américain et la culture yankee, de chercher la provoc’ et secouer les bases de l’édifice. Cette aventure de “Charlotte et Véronique”, premier titre du film, est autant un film rohmérien avant même que cette notion ne prenne forme, qu’une démonstration de la dérision godardienne offensive, en forme de pied de nez à l’establishment.

Christophe Chauville

Article paru dans Bref n°48, 2001.

1. Cent pour cent court, cent films pour cent ans de cinéma français, Côté court, 1985, p. 85.

Réalisation : Jean-Luc Godard. Scénario : Éric Rohmer. Interprétation : Jean-Claude Brialy, Nicole Berger et Anne Colette. Production : Les Films de la Pléïade.

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