2022 - 22 minutes
France - Fiction
Production : Artisans du Film
synopsis
Dans une ville d’Europe de l’Est, un jeune meneur de bande sème la terreur dans son quartier. Il oblige chacun à porter une brique à la main en signe de soumission. Un jour, un adolescent humilié par le “tyran” décide de se rebeller.
biographie
Alexis Manenti
Né le 12 février 1982 à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), d'un père corse et d'une mère croate de naissance, Alexis Manenti est venu au cinéma au sein du collectif Kourtrajmé, apparaissant au début des années 2000 dans des courts métrages signés Kim Chapiron, Romain Gavras ou encore Ladj Ly.
C'est avec ce dernier qu'il écrit un court métrage qui sera nommé aux César en 2018, Les Misérables. Il y tient l'un des rôles principaux, celui d'un jeune policier de la BAC opérant à Montfermeil, et développe avec le réalisateur – et avec le concours de Giordano Gederlini – le scénario d'une version longue du film. Celle-ci est saluée au Festival de Cannes, avec un Prix du jury obtenu en 2019, avant que le comédien reçoive le César du meilleur espoir masculin en 2020.
Entretemps, Alexis Manenti aura reçu le Prix d'interprétation masculine au Festival Côté court de Pantin 2019 pour Le discours d'acceptation glorieux de Nicolas Chauvin de Benjamin Crotty. Un autre court métrage dans lequel il sera apparu, L'homme qui ne se taisait pas du cinéaste croate Nebojša Slijepčević, remporte à son tour un large succès, décrochant la Palme d'or du court métrage à Cannes et l'European Film Award du court métrage en 2024, puis le César du meilleur court métrage de fiction l'année suivante, ainsi qu'une nomination aux Oscars.
Alexis Manenti est passé à la réalisation par le biais de Tête de brique (2022), tourné à Belgrade et en langue serbe, avec de jeunes interprètes locaux.
En tant que comédien, on l'a notamment vu, ces dernières années, dans Le ravissement d'Iris Kaltenbäck (2023), Diamant brut d'Agathe Riedinger (2024), Le Mohican de Frédéric Farrucci (2024) et deux films présentés au Festival de Cannes 2026 : L'espèce explosive de Sarah Arnold (à la Quinzaine des cinéastes) et Du fioul pour les artères de Pierre Le Gall (à la Semaine de la critique).
Critique
Quand on songe à l’Est, on songe à la morosité. Ou à la tristesse. Des stéréotypes désormais éculés continuent pourtant de caractériser cette aire géographique perçue comme lointaine, dont la vérité tiendrait dans sa sauvagerie et sa pauvreté. Tête de brique, réalisé par Alexis Manenti en 2022, ne contredit pas le cliché : il s’en empare plutôt et le déplace, pour en révéler une épaisseur inattendue. Membre du collectif Kourtrajmé et surtout connu comme acteur, Alexis Manenti joue souvent des rôles d’hommes forts et perdus, portant les apparences d’une masculinité aussi énergique qu’insaisissable. Pourquoi vouloir tourner un film à l’Est, et plus exactement en Serbie ? Peut-être parce que la casquette de réalisateur permet de toucher à une dimension biographique, même indirectement. Sa mère, d’origine croate, a longtemps vécu à Belgrade. Dans l’enfance, il apprend la langue serbo-croate, tout en gardant un très léger accent français. Il apparaît d’ailleurs comme acteur dans L’homme qui ne se taisait pas du Croate Nebojša Slijepčević (Palme d’or du court métrage à Cannes, en 2024, et César du meilleur court métrage l’année suivante). Avant d’écrire et de réaliser son film, Alexis Manenti a également été reconnu comme scénariste, notamment des Misérables de Ladji Ly (2019).
L’un des paysages dans lesquels l’imaginaire du cinéaste se déploie est celui des banlieues, en écho direct au style et à l’esprit de Kourtrajmé. Tête de brique ne dément pas la démarche, puisque l’action du film se situe dans une cité située à la périphérie de Belgrade. Un clin d’œil aux séjours de l’enfance de Manenti, en pleine guerre en ex-Yougoslavie ? Difficile, en tout cas, de ne pas y déceler quelques références à des situations datant de cette époque, comme les vêtements que portent les jeunes protagonistes ou encore la menace permanente de l’arrivée d’avions de chasse au-dessus de la ville, matérialisée au son par les alertes récurrentes accompagnées par la ruée nécessaire dans des bunkers. C’est un environnement menacé qu’expose le film, d’une façon à la fois brute et élégante, le temps d’une journée et d’une nuit. Cohabitent ici les membres d’une communauté défavorisée, d’âges différents, vivant dans des appartements vétustes, contrainte d’investir la cour comme seul lieu de sociabilité. La pression est palpable dans tous les plans du film, montrant avec vérité à quel point les conditions de vie impliquent des enjeux spécifiques, qu’ils soient matériels (manque d’argent et de moyens de subsistance) ou humains (alcoolisme parental, absence des pères, désœuvrement, absence de perspectives). Une certaine violence militaire, bien que la guerre ne soit pas directement représentée, fait reflux sous la forme d’une tragédie sociale, restituée à travers des plans symétriques où le chaos s’infiltre systématiquement.
Alexis Manenti a décidé de centrer le film sur un personnage étonnant, celui d’un mauvais garçon (“loš momak”, en serbe) qui décide soudainement de terroriser les autres adolescents du quartier en les obligeant à porter une brique. Il se prend littéralement pour leur “petit chef”, bien que le contrôle qu’il exerce soit évidemment très limité. Le personnage est, à la fin du film, lui-même menacé d’être pourchassé par des adolescents exaspérés. La mise en scène appréhende avec un mélange de pudeur, de sensualité et de force, ce protagoniste d’une grande beauté interprété par Denis Murić. Le film n’a pas de trame narrative proprement dite ; il s’agit plutôt de suivre les élans successifs du personnage, qu’il veuille retrouver sa petite amie ou bien flâner dans des espaces interlopes. Tout ce qu’il convoite semble lui échapper. Il reste dans un isolement, face à une réalité insupportable, ce qui le mène finalement à cogner dans un mur pour y faire un trou, faisant tomber des briques.
Révélant l’ambiguïté d’une puissance affirmée (dissimulant un cri d’impuissance), le film épouse la trajectoire sensible et irrationnelle de cet adolescent qui perd pied, tout en traçant quelques pistes de réflexion sur la situation elle-même, dont la signification culturelle et historique demeure floue : qu’est-ce que la brique, sinon le symbole d’une ère communiste disparue ? Ou bien serait-ce le signe latent d’un père ouvrier, désormais manquant ? Ou bien encore le présage d’une destruction macroscopique, tout en étant paradoxalement la trace de la lente construction d’un foyer, devenu inaccessible ?
Mathieu Lericq
Réalisation : Alexis Manenti. Scénario : Alexis Manenti et Pierre Grillet. Image : Stefan Dordević. Montage : Nicolas Larrouquere. Son : Nikola Cvijanović et Loïc Canevet. Musique originale : Damien Vandesande. Interprétation : Denis Murić, Ivana Zečević, Ilija Maršićević, Uroš Gojković et Tatjana Venčelovski. Production : Artisans du Film.


