Extrait

Que vive l’Empereur

Aude Léa Rapin

2016 - 26 minutes

France - Fiction

Production : Les Films de Pierre

synopsis

Les troupes napoléoniennes sont massées aux portes de Waterloo. Le temps presse pour le soldat Bébé qui cherche un bataillon pour rejoindre la grande armée qui se lancera demain à l’assaut des Anglais...

Aude Léa Rapin

Née en 1984, Aude Léa Rapin est scénariste et réalisatrice, passée par l’atelier scénario de la Fémis. Elle a aussi été comédienne au sein d’une comédie de théâtre à Budapest et réalisé les documentaires Nino’s Place (2010) en Bosnie-Herzégovine et Enclave au Kosovo. Ce dernier a reçu l’Étoile de la Scam 2015. En 2014, elle est passée à la fiction avec le court métrage La météo des plages, présenté dans une quarantaine de festivals internationaux, parmi lesquels celui de Clermont-Ferrand. C’est là que son film suivant, Ton cœur au hasard reçoit le Grand prix national en 2015. Elle retrouve son interprète et coscénariste Jonathan Couzinié avec Que vive l’Empereur. Le film est sélectionné à Locarno, à Uppsala, à Cabourg et à Aix-en-Provence, recevant en outre le Prix du jury à Côté court, à Pantin, et le Bayard d’or du meilleur court métrage au Festival international du film francophone de Namur. Les héros ne meurent jamais, son premier long métrage, interprété par Adèle Haenel et Jonathan Couzinié, est sorti en salles le 30 septembre 2020, après avoir été présenté à la Semaine de la critique, à Cannes, l'année précédente. 

Critique

La séquence d’ouverture semble mettre en abyme le cinéma et le film lui-même. On y découvre d’abord un grognard napoléonien ; rapidement, il s’avère être en fait un jeune homme soigneusement déguisé appartenant bien à notre époque. Sa compagne (répondant à l’étrange sobriquet de Ludo) lui sert de cible afin qu’il s’entraîne à tirer avec son lourd fusil à mousquet.

Partant d’une potentielle reconstitution historique crédible – le film en costumes –, on bascule d’emblée vers un artifice avoué, tout en formulant une très forte croyance dans les puissances du faux ; on pourrait résumer cela en un mot d’ordre enfantin : faire semblant, mais pour de vrai.

Que vive l’Empereur prend place dans ces dispositions ; le couple se rend à une grande reconstitution d’une bataille napoléonienne, il dresse sa tente Quechua sur le parking situé à la marge de l’événement. Unité des plus réduites (deux acteurs, Aude Léa Rapin à l’image, un preneur de son et une assistante), le film intègre donc cette étrange fiction à ciel ouvert, où l’on compte sans doute davantage de figurants que dans les grandes fresques historiques de Griffith, ou Barry Lyndon de Stanley Kubrick. Un tel cas de figure complexifie l’hybridation fiction-documentaire, puisqu’ici la réalité s’est transformée en une vaste fiction que le film rejoint, tout en la maintenant, pour l’essentiel, hors champ ; elle est véritablement dévoilée lors d’un plan, pour le reste seulement présente par le biais d’un travail sonore suggestif. Il s’agirait donc plutôt d’une fiction dans la fiction où la mise en scène saisit une expérience d’acteurs sans filet et questionne le paradoxe du comédien – joue-t-il d‘âme (il ressent) ou d‘intelligence (il compose) ? Comme dans les films précédents d‘Aude Léa Rapin, on joue plutôt d‘âme, les acteurs (avec Jonathan Couzinié, véritable complice, ici co-scénariste et premier rôle masculin) sont projetés dans des situations où les digues ne sont pas étanches, d’où l’impression d’intensité presque performative qui ressort de l’interprétation. Il serait cependant injuste de voir en Que vive l’Empereur un film théorique ou « à dispositif ». Avec ce couple mal assorti, s’opposant et se chamaillant sans cesse, mais qui, à défaut d’être renforcé ou réconcilié, poursuivra ensemble sa route, on reconnaît la trajectoire que dessinent les screwballs et comédies de remariage. Ce duo âpre et peu aimable nous parle aussi d’un besoin universel consistant à subvertir et sublimer la réalité pour vivre des vies imaginaires, pas seulement par procuration, mais en investissant la scène avec son propre corps.

Arnaud Hée

Article paru dans Bref n°120, 2016.

Réalisation et image : Aude Léa Rapin. Scénario : Jonathan Couzinié et Aude Léa Rapin.  Son : Virgile Van Ginneken. Montage : Isabelle Proust et Aude Léa Rapin.  Interprétation : Jonathan Couzinié et Antonia Buresi. Production : Les Films de Pierre.

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