Portrait de famille
Lea Vidaković
2023 - 15 minutes
Croatie, France, Serbie - Animation
Production : Biberche Production, Adriatic Animation, Vivement Lundi !
synopsis
Un dimanche après-midi tranquille dans une famille aristocratique, avant la chute de l’empire austro-hongrois. Un veuf, sa fille et leur femme de ménage reçoivent la visite impromptue d’un frère et des douze membres de sa famille.
biographie
Lea Vidaković
Née en 1983 à Subotica (Serbie), Lea Vidaković a étudié les arts graphiques à l’Académie des Beaux-Arts de Zagreb (Croatie) puis à l’Académie royale des Beaux-Arts de Gand (Belgique). Elle est aussi chercheuse à l’université Nanyang de Singapour.
Les recherches de cette artiste pluridisciplinaire portent notamment sur les récits fragmentés et les nouvelles approches narratives pour les installations animées. Ses œuvres – Splendid Isolation (2009), Crossed Sild (coréalisation, 2010), Sisters (2013) et The Vast Landscape (2014) – ont été sélectionnées et primées dans de nombreux festivals.
Portrait de famille, en 2023, a été coproduit par Adriatic Animation, Vivement Lundi ! et Biberche Productions.
Critique
C’est une maison silencieuse, d’allure aristocratique, où le temps semble suspendu. Une succession de plans fixes nous en découvre solennellement quelques détails : une méridienne désertée, des plantes vertes baignées de soleil, une table basse aux faux airs de nature morte. Un carton en ouverture (“Empire austro-hongrois, juin 1914”) et la une d’un journal évoquant l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, situent discrètement le contexte. Tout comme la guerre – imminente – s’apprête à bouleverser le monde de la demeure endormie, l’irruption soudaine de la gouvernante à la poursuite d’un cochon trouble le tête-à-tête mutique du maître de maison et de sa fille. Dès lors, l’existence des personnages, que l’on devine bien réglée, semble se déliter : le chat fait tomber un flacon de parfum, un ronflement de moteur fait trembler les murs… et la maison est soudainement envahie par la famille du père, qui rend une visite inattendue, probablement liée aux événements historiques, mais qui ne sera jamais explicitée par le récit.
De récit, d’ailleurs, il n’y a guère de trace. Seulement des fragments de vie qui donnent à voir les multiples facettes d’un moment précis, au gré de scènes saisies sur le vif dans les différentes pièces de la maison où s’égaillent les personnages : des enfants qui jouent et se réapproprient les lieux, une gouvernante qui fait face à un surcroît de travail, une relation sexuelle qui s’improvise dans un corridor… Parfois, c’est plus minuscule encore. Un regard qui s'abîme dans la contemplation du vide ou un corps figé par des pensées mélancoliques.
Les protagonistes de Portrait de famille évoluent au ralenti dans un monde miniature pensé comme un insupportable entre-deux entre l’incertitude d’une guerre à venir et l’horreur de la déclaration qui la rendra totalement concrète. Mais dans ce calme avant la tempête, la vie n’est pas absente ; elle s’immisce là où elle le peut, oscillant de la banalité d’un geste à la gravité tragique de la situation. Ce sont les plus jeunes et les animaux (nombreux, et parfois cocasses, à l’image des canards ou du cochon) qui apportent du mouvement et de la tension à cet intérieur figé qui en devient presque étouffant, et que la réalisatrice capte dans une fixité de plan qui en renforce la dimension symbolique. De la même manière, le soin extrême apporté aux décors et aux accessoires, et plus largement les effets propres à l’animation en volume, vient nourrir cette sensation d’un microcosme sur le point de disparaître, offert de manière quasi ethnologique aux regards du spectateur qui se charge lui-même de créer du lien entre les micro-événements qui se déroulent sous ses yeux.
N’explicitant jamais rien, mais guidant notre regard par le choix des points de vue et la rigueur minutieuse de son montage, Lea Vidaković nous invite ainsi à faire l’expérience intime et sensorielle de cet état de transition (et peut-être de sidération) qui précède les plus grands basculements de l’Histoire.
Marie-Pauline Mollaret
Réalisation et scénario : Lea Vidaković. Animation : Violette Delvoye, Marion Le Guillou et Bilitis Levillain. Image : Damien Buquen et Lea Vidaković. Montage : Iva Kraljević. Son : Zoran Maksimović et Ognjen Obradović. Musique originale : Zoran Maksimović. Production : Adriatic Animation, Vivement Lundi ! et Biberche Productions.


