Extrait

Plus douce est la nuit

Fabienne Wagenaar

2024 - 18 minutes

France - Animation

Production : JPL Films

synopsis

Afrique de l’Ouest, début des années 1960 : un officier français est chargé de retrouver un missionnaire disparu. Son enquête, entre méfiance, silence et préjugés, le conduit loin de la lumière des rivages, là où le jour et la nuit se confondent.

Fabienne Wagenaar

Après un passage à l'atelier illustration de l'École Estienne, puis par les Arts décoratifs de Strasbourg, Fabienne Wagenaar (née en 1987) intègre l'école de la Poudrière à Valence. Elle en sort diplômée en 2014 avec son film de fin d'études, Éclipse, réalisé en peinture animée et qui se voit présenté dans plusieurs festivals internationaux.

La jeune étudiante réalise alors également un film d'une minute, Le manuscrit clandestin (2015), puis Carte postale (dans la saison de la série “En sortant de l'école” consacrée à Guillaume Apollinaire, en 2016) et Rencontre diplomatique, en stop-motion (avec Émilie Phuong et Marie de Lapparent, 2018).

Utilisant des techniques de peinture et de fusain, Fabienne Wagenaar se tourne alors vers son premier film produit, Plus douce est la nuit, qui voyage dans de nombreux festivals en 2024 et 2025 (Aix-en-Provence, Angers, Annecy, Clermont-Ferrrand, Animatou à Genève, etc.).

Produit par JPL Films, il prend place dans une bourgade portuaire d’Afrique de l’Ouest au début des années 1960, alors que se profile l'heure de l'indépendance et de la fin de l'époque coloniale. Le film remporte en 2025 le Prix du meilleur court métrage français décerné par le Syndicat français de la critique de cinéma (SFCC).

Fabienne Wagenaar a par ailleurs travaillé comme assistante sur La traversée (2021), long métrage de Florence Miailhe.

On trouvera davantage d'éléments sur le site personnel de la réalisatrice.

Critique

Il semblerait que la nuit, davantage encore que le jour, possède la particularité de revêtir plusieurs visages et donc de surprendre, de remettre en question. Le fait même qu’elle tombe sans se lever, qu’elle recouvre sans réchauffer ou qu’elle teinte sans éclairer, lui octroie une place de choix entre cartomancie et égarement le plus total. Depuis ses bancs-titres, Fabienne Wagenaar se saisit avec justesse de ce paradoxe pour tendre son récit, l’incarner, le questionner. Ici, la nuit n’a rien de doux et pourtant sans elle, rien ne serait advenu.

L’incipit donne le pouls. Afrique occidentale française, bourgade portuaire non nommée, 1960. Les relations entre la métropole colonisatrice, rigide, et les pays colonisés, luxuriants, sont tendues. Envoyé sur le continent un peu à contre-courant, un officier français tente de retrouver un prêtre disparu, le père Luc. Alors, à l’instar d’une opacité nocturne qui force à avancer à tâtons, l’enquête progresse à l’aveugle, par bribes, se diluant dans le temps, soulignant l’intrusion. Là, entre le fiel des colons sur le départ et le silence méfiant des locaux, Fabienne Wagenaar trouve l’espace nécessaire pour articuler grande Histoire et récits de vie, pour zoomer et s’arrêter sur l’un d’eux, aussi beau que funeste.

Par la peinture qui s’anime à l’écran, organique et libérée, s’explore une structure en poupées russes, nourrie d’un soucieux travail documentaire, qui fait l’économie de mots et privilégie les ressentis. La pulsation des paysages, la mosaïque des langues, la beauté de l’oralité caractérisent avec brio le contrechamp, étendent le regard et ouvrent l’ouïe. Sur ces images mues, les couleurs enflent, puis chuchotent ; la lumière éblouit, puis s’éteint ; la musique attire, puis délaisse. Une intangibilité qui, dans son sillage, nous mène au plus profond d’une mangrove bleuie, secrète. Un antre des possibles qui dépasse le protagoniste, faisant fléchir ses propres certitudes une fois la nuit tombée. Car cette histoire intime y est dissimulée, qu’il ne faudrait pas abîmer.

Dans cette nuit d’abord dépeinte comme un refuge, tout le monde n’est pas convié. Mais l’écho du tir résonnera bientôt en détonation de feux d’artifice. On vacillera dans le même élan de l’agonie à la vie, du désespoir à la célébration de l’indépendance. 

Figurant dans la sélection officielle des courts métrages d’animation pour les César 2025, Plus douce est la nuit pourrait laisser rouler une de ces larmes qui n'appartiennent ni uniquement à la tristesse, ni totalement à la joie. L’aporie du titre y est filée jusqu’au bout et peut-être bien qu’en ces lieux, la nuit finit par se lever.

Lucile Gautier  

Article paru dans Bref n°130, 2025.

Réalisation et scénario : Fabienne Wagenaar.  Animation : Paola De Sousa, Cécile Milazzo, Mathilde Parquet et Fabienne Wagenaar. Image : Damien Buquen et Fabrice Richard. Montage : Jean-Marie Le Rest. Son : Fabien Devilliers, Adama Koeta, Julien Desailly, Jan Vysocky et Zoé Heselton Fry. Musique originale : Julien Desailly. Voix : Alexis Ballesteros, Patrick Messe, Bass Dhem et Isabelle Desplantes. Production : JPL Films.

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